15/08/2020

Strategika 51

 Πάντα ῥεῖ…

La Nouvelle Vague du Chaos

Une première version de cet article a déjà été publiée ici. La présente version est une variante Premium légèrement améliorée.


Les protestations en Irak se répandent en Iran où le rationnement et possible  multiplication par trois des prix des carburants a provoqué la colère d’une partie de la population. En conséquence, la frontière entre l’Irak et l’Iran est fermée. Comme en Irak, les autorités iraniennes ont bloqué l’accès aux réseaux sociaux et le réseau internet demeure extrêmement surveillé. Le coût de l’essence en Iran est très bas. Mais dans un pays soumis à un train de sanctions économiques et financières internationales et où l’inflation aurait atteint près de 40%, cette mesure destinée selon Téhéran à optimiser la distribution de subsides aux pauvres a suffit à provoquer des émeutes. Au-delà de la crise sur le carburant, c’est l’espoir d’une révolte susceptible d’aboutir à un changement de régime qui anime à nouveau les pays hostiles à la République islamique d’Iran.

C’est la reprise d’une nouvelle vague de révoltes par l’ingénierie sociale du chaos dans un monde où la majorité des gouvernements n’arrivent plus à juguler ou à réguler les effets pernicieux d’un système socio-économique à bout de souffle.

Presque une décennie après la consécration des révolutions colorées dans la région centrale du monde et laquelle correspond grosso modo à la région connue sous l’acronyme anglo-saxon MENA (Middle-East and North Africa) ou l’ensemble Moyen-Orient/Afrique du Nord, une  nouvelle vague d’une ingénierie sociale du chaos éprouvée et imparable exploitant la détérioration continue des conditions socio-économiques et la colère des populations dans la plupart des pays et territoires gouvernées  se déploie aux quatre coins de la planète en visant en priorité des pays disposant de ressources prisées ou gouvernées par des régimes classées comme indésirables.

C’est le retour à l’ABC de la subversion dans sa forme la plus classique, avec comme expédient, un rôle accru d’une forme d’ochlocratie orientée par un phénomène de foule sauvage induit dans les réactions et commentaires des réseaux sociaux, répondant le plus souvent à des sujets stimulées dans le cadre de la manipulation de l’opinion. Ce facteur majoré par le nivellement par le bas et l’abrutissement, voire le crétinisme, joue un rôle non négligeable dans le formatage d’une nouvelle opinion le plus souvent politiquement correct. A titre d’exemple, une simple photographie d’une association mettant des vêtements chauds sur des branches d’arbres ou sur des pylônes pour qu’ils soient à la disposition des sans domicile fixe ou des clandestins dans un pays européen non identifié est interprétée un trait général et répandu de la culture de ce pays par une publication sur un réseau social nord-africain. Ce qui induit en erreur les intervenants qui commencent systématiquement à établir une comparaison entre ce pays et leur pays à la défaveur de ce dernier alors qu’en réalité, l’esprit de  solidarité a totalement disparu de la plupart des pays du monde post-moderne.

Nous assistons depuis quelque temps à une forme brute de déstabilisation des structures étatiques en Irak et en Iran, deux grands pays producteurs de pétrole. Cette déstabilisation a démontré son efficacité en Bolivie où le président Evo Morales a été forcé de se réfugier au Mexique suite à un putsch de très bas niveau et flagrant.

L’incapacité des gouvernements à répondre aux crises et surtout à sortir d’un certain schéma aggrave et accélère le processus de mécontentement. La corruption endémique et la vénalité des officiels achèvent la boucle. Il y aura de la chair à canon disponible et gratuite pour les basses œuvres et celle-ci sera toujours assurée par une partie de la majorité mécontente de l’ordre établi ou du système.

La nouvelle vague est difficile à définir mais se propage actuellement dans les pays suivants:

Algérie: les médias occidentaux et Arabes mainstream en parlent très peu et certains analystes y voient le signe d’un ou plusieurs Accords plus ou moins secrets avec les pays occidentaux et arabes ou du moins que leurs intérêts sont préservés par le régime, lequel fait face à un mécontentement populaire pacifique depuis des mois. Une élection présidentielle y est prévue le 12 décembre 2019, sans aucune perspective d’avenir puisque les cinq candidats retenus sont tous issus du même système politique en faillite morale tant décrié par la majorité absolue de la population. Les autorités accusent des forces politiques ayant occupé le pouvoir de chercher à déstabiliser le pays mais dans les faits, le régime, lequel n’a jamais changé depuis l’été 1962,  semble allergique à toute forme de changement ou d’évolution.

Argentine: pays à l’avenir prometteur ayant coulé corps et âme sous les contradictions d’un néo-libéralisme sauvage ayant laminé sa société. Economie extrêmement fragile et augmentation continue des prix en dépit de fausses statistiques soulignant le contraire. L’Argentine est un pays condamné par des facteurs d’instabilité sociale chronique. Protestations sur fond d’effondrement sociétal. Pays vulnérable à une révolution colorée et susceptible à tout moment d’être décapité.

Bolivie: un coup orchestré par les grands propriétaires terriens et la CIA comme au bon vieux temps a réussi à renverser le président Evo Morales sur fond de contestation électorale. Des escadrons de la mort ne vont pas tarder à y faire leur apparition et les populations indigènes peuvent dire adieu à leur émancipation. Scénario classique digne d’un film sur la révolte de Zapata du Mexique au début du 20ème siècle. Le nouveau régime Bolivien ne durera pas longtemps. La répression ayant frappé des paysans que les médias ont présenté comme des sympathisants d’Evo Morales en dit long sur la perception du nouveau pouvoir vis-à-vis des populations. Morales n’a pas été renversé parce qu’il a échoué mais parce qu’il risquait de réussir. Son soutien au Venezuela n’a jamais été oublié. Morales est le premier indigène à parvenir à la présidence d’un pays certes enclavé d’Amérique du Sud mais dont le sous-sol pourrait s’avérer riche en terres rares comme le lithium, lequel fait l’objet d’une âpre rivalité entre Washington et Beijing.

Brésil: la nouvelle vague du chaos prend dans ce pays deux formes contradictoires et parallèles: d’un côté l’exacerbation du clivage gauche-droite sur fond d’échec de toutes les réformes économiques et l’arrêt total de toute forme de lutte contre la corruption; de l’autre, montée du crime organisé et sa convergence d’intérêt avec les grosses corporations en rivalité pour l’exploitation des riches ressources naturelles de l’Amazonie. L’avènement du populisme de droite exacerbe les passions dans un pays très riche en matières premières et en ressources minérales et énergétiques. Le Brésil aurait pu être l’autre géant des Amériques mais agit comme un pays sous tutelle. Feu en la demeure dans ce qu’il faut bien qualifier de maillon faible du groupe des BRICS (Brésil-Russie-Inde-Chine-Afrique du Sud).

Chili: les manifestations et le niveau d’instabilité sont très graves. Au point d’annuler la tenue de la 25ème Conférence sur le Climat ou COP (transférée à Madrid).  Des groupes autonomes de discussions se formes (Cabildos). Plus de 10000 personnes blessées et des milliers d’arrestations. Les forces de l’ordre cognent fort et aucune solution politique ne semble être en vue. Le niveau de violence potentielle est extrême dans ce pays à l’histoire récente tourmentée. Le Chili est l’un des principaux producteurs de lithium, un élément fort recherché pour la confection des batteries pour appareils électroniques et pour la téléphonie mobile entre autre. C’est une cible du Grand Jeu en cours entre les grandes puissances en rivalité pour l’hégémonie mondiale.

Égypte: la dérive du régime du Maréchal Al-Sissi vers l’est et notamment son rapprochement militaire avec la Russie et économique avec la Chine inquiète ses alliés traditionnels qui tiennent à le tenir sur un siège éjectable. D’où l’apparition de lanceurs d’alerte et d’activistes mettant en cause la corruption du régime à partir de l’Espagne. En dépit de son alliance avec Ryad et Abou Dhabi, Le Caire demeure vulnérable à un nouveau putsch ou une nouvelle révolution. La pauvreté et la misère de la majeure partie de la population, ajoutées à la suppression des libertés et la répression forment un cocktail explosif pour n’importe quelle manipulation. Le régime à poigne du maréchal Al-Sissi fait tout ce qui est possible pour éviter une telle éventualité. Cependant, tout dépendra de la capacité de résilience des populations égyptiennes, réputées pour leur patience.

Espagne-Catalogne: les velléités d’indépendance de la Catalogne ne datent pas d’hier mais une série d’erreurs dans la gestion d’une crise née au lendemain d’un référendum que Madrid a plus tard qualifié d’illégal et de tentative de sedition a exacerbé les passions dans un pays où les blessures de la terrible guerre civile de 1936 sont loin d’avoir été oubliées. Le cas de la Catalogne inquiète l’ensemble des pays d’Europe sur un éventuel réveil des régions que les services spéciaux de l’Empire n’hésiteront pas à utiliser en cas de besoin « stratégique ». L’Europe pourrait ainsi être forcée de passer de l’intégration supranationale au morcellement infranational.

Ecuador: ce pays a connu un basculement radical dans le camp de l’empire et est en passe de devenir un second Salvador. La corruption généralisée des élites dirigeantes de ce pays ne lui permet pas d’être indépendant de Washington.

France : Trop d’impôt tue l’impôt. Pays enlisé dans plusieurs guerres non déclarées au profit de puissances tierces et tentant de sauver les meubles qui brûlent dans son dernier pré-carré en Afrique et plus particulièrement en Afrique subsaharienne, la France a connu un évènement inédit avec l’apparition il y a une année du mouvement des gilets jaunes que certains observateurs ont considéré comme une jacquerie sociale. Le mouvement de protestation s’est heurté dès ses débuts à la militarisation avancée des forces de l’ordre en France et à une répression assez énergique. La France est un pays où le pouvoir, une oligarchie restreinte, vit en boucle fermée. Ce qui est bien rendu par son paysage audiovisuel fermé. Les populations sont plus ou moins contrôlées par les divers mécanismes de subsides mais la cherté de la vie et la multiplication des impôts dans une économie sans horizons ouverts laissent la porte ouverte à toutes les dérives.  

Liban: blocage politique, manifestations de protestation contre la vie chère et chute du gouvernement sur fond d’un gigantesque enjeu géostratégique. Des forces exploitent les manifestations libanaises pour cibler le Hezbollah Libanais et ses liens avec Damas et Téhéran. Risque accru de nouvelle guerre civile dans un pays économiquement exsangue. Le Liban est déjà un champ de bataille entre les différentes puissances régionales (Arabie Saoudite et Iran) et internationales (États-Unis, Union Européenne, Russie). Le Liban a toujours été ciblé par des opérations de changement de régime ou du moins une sorte de mandat invisible, notamment de la part de Ryad.

Irak: corruption aux proportions bibliques. Atomisation de la société irakienne et communautarisme extrême. Tensions confessionnelles et lutte de pouvoir couplée à une guerre de l’ombre et à une désobéissance civile où la manipulation est tous azimuts. L’enjeu superficiel semble être la lutte contre la gabegie et la mauvaise gestion publique mais le véritable canevas de ces troubles d’une extrême violence est la réduction, voire l’annihilation de l’influence iranienne en Irak par le biais d’une nouvelle confrontation entre les puissantes tribus Sunnites et une partie de la communauté Chiite. A noter que cette dernière est fortement divisée et qu’une partie conséquente des chiites d’Irak montrent des signes d’hostilité à l’égard de l’Iran. Le puissant chef religieux Chiite Moqtada Sadr, proche de la CIA, a rejoint les manifestations à Najaf. Les manifestations sont de plus en plus meurtrières et des armes de guerre sont utilisées aussi bien par les forces de l’ordre, les milices aux allégeances variées que les manifestants. L’enjeu irakien est énorme car il permet la rupture du continuum stratégique entre Téhéran et Damas.

Iran: la République islamique d’Iran est ciblée depuis quatre décennies par des opérations de subversion, de déstabilisation, de sabotage et de tentatives de changement de régime en concomitance avec des trains ininterrompus de sanctions internationales. Depuis le retrait de Washington de l’Accord sur le nucléaire iranien, ce pays fait face à une sorte de blocus qui cherche à s’étendre aux exportations de pétrole et de gaz et il n’a résisté aux manipulations des pays occidentaux et arabes du Golfe que grâce à la formidable résilience de ses habitants et l’ingéniosité de ses stratèges. L’Iran a déjà fait face avec succès à une révolution colorée (verte) avant de subir l’une des pires attaques cybernétiques au monde avec le virus Stuxnet. Mais c’est surtout la cohésion de son peuple qui demeure le principal objectif de ses ennemis. Les iraniens ont consenti d’immenses sacrifices et continuent à le faire en dépit de sanctions économiques affectant en premier lieu les populations les vulnérables. Les adversaires de l’Iran sont conscients des remarquables capacités militaires iraniennes et c’est pour cela qu’ils feront tout ce qui est possible de faire pour semer la discorde et la division au sein de ses populations en vue d’obtenir une révolution « spontanée » susceptible d’être habilement exploitée pour atteindre Téhéran.

Pakistan: les mouvements de protestation au Pakistan semblent téléguidés par les alliés du Deep State US afin d’enrayer le rapprochement entre le Pakistan et la Chine. Le Pakistan est un pays stratégique disposant de l’arme nucléaire et dont le rôle en Afghanistan est primordial. Il dispose aussi de frontières communes avec le flanc oriental de l’Iran et reste en rivalité stratégique active avec l’Inde (risque de guerre nucléaire accru depuis la décision indienne de mettre fin à l’autonomie du Cachemire)

Hong Kong: un cas d’école qui fera l’objet d’études approfondies dans les décennies à venir. C’est l’exemple type de la guerre hybride orientée contre un rival géostratégique majeur. Les manifestations n’ont pas d’objet fixe et ont apparament commencé pour protester contre un projet de loi autorisant l’extradition de détenus vers la Chine continentale. La plupart des jeunes manifestants sont motivés par la cherté de la vie et la hausse exponentielle des prix de l’immobilier rendant quasiment impossible la possibilité de louer le moindre mètre carré dans cette cité-État autrefois prospère. Hong Kong fut toujours un hub et un nid d’espions internationaux où les opérations de manipulation sont relativement faciles à mener. Washington et Londres ne cachent même pas leurs implications dans le pilotage des opérations. Jusqu’ici la Chine a su éviter de riposter car Beijing a jugé que c’était l’objectif premier des troubles en cours. Cela amènera les protestataires et leurs commanditaires à opter pour une escalade par étapes. Une chose est certaine: Hong Kong ne sera plus jamais un centre d’affaires inrernationales et perdra pour longtemps son statut au profit de la cité rivale de Shenzen.

Ukraine: la guerre en Ukraine est loin d’être terminée même si le front est gelé par la mise en place d’une stratégie d’endiguement et de sape côté russe. La corruption du gouvernement ukrainien et ses accointances avec les élites de l’Etat profond US joue même un rôle de premier plan dans la vie politique US et une procédure de destitution intentée par les Démocrates contre Donald Trump s’appuie sur une supposée conversation entre les présidents US et ukrainiens sur les activités mafieuses de Hunter Biden en Ukraine dans le cadre des opérations de guerre hybride sous couvert de consulting pour la plus grande compagnie énergétique du pays. Comme en Syrie et ailleurs, les États-Unis n’ont cessé d’acheminer des armes et des équipements de guerre en Ukraine et ont tenté l’impossible pour briser le statut quo imposé par Moscou. Une autre révolution, colorée ou non, à Kyiv est une question de temps vu l’effondrement socio-économique de ce pays.

Venezuela: la guerre hybride contre ce pays continue avec le soutien actif de la Colombie et du Brésil. Le risque de guerre y est extrême. L’apparition subite  d’un président autoproclamé soutenu par Washington et de pays voisins comme la Colombie et le Brésil a été contrecarrée jusqu’ici mais les tentatives de changement de régime visant Caracas se poursuivront jusqu’à l’achèvement de l’objectif. Il est remarquable de noter l’implication de la Chine et de la Russie dans le jeu, en plein Caraïbes, dans la cour arrière des Etats-Unis. Ce qui a probablement permis de restreindre l’ardeur guerrière de la faction la plus belliqueuse de ce que l’on identifie, faute de mieux, de l’Etat profond américain. Mais ce n’est que partie remise. Le Venezuela est déjà un pays perdu d’un point de vue économique. Survivra t-il à la guerre hybride qui lui est imposée ?

En apparence, la nouvelle vague paraît imparable car elle exploite la colère légitime d’une grande partie des populations, frustrées par une crise économique universelle où les prix des matières de première nécessité font l’objet d’une spéculation délibérée et souvent calculée à effet de produire des crises dans telle région du monde. La nouvelle vague est la continuation de la guerre tous azimuts. Une nouvelle forme de guerre totale et multidimensionnelle dans un monde où l’ensemble des relations internationales est en pleine déstructuration.

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