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30/11/2020

Strategika 51

 Πάντα ῥεῖ…

Algérie: Disparition du général Gaid Salah, l’homme qui évita le pire des scénarios pour l’Afrique du Nord et la Méditerranée occidentale, devenu un héros dans son pays

Le décès brutal du général de corps d’Armée Ahmed Gaid Salah, vice-ministre Algérien de la défense et Chef d’état-major des Armées du plus grand pays d’Afrique de par la superficie a ébranlé et choqué la majorité des populations algériennes. Ces dernières lui reconnaissent unaniment un mérite rarissime dans le monde arabe, celui d’avoir préservé le caractère pacifique des protestations secouant l’Algérie depuis le 22 février 2019.

Un général qui a interdit à ses troupes l’usage de la force létale contre la population

Contrairement à ses prédécesseurs, le vieux militaire algérien que fut le général Ahmed Gaid Salah a toujours refusé l’usage de la force contre un peuple désarmé en rappelant qu’il ne pouvait oublier les souffrances inouïes de ce peuple durant son combat contre le système colonial.

De fait, Ahmed Gaid Salah ne fut jamais compté parmi la coterie des généraux dits « éradicateurs » qui ont mis l’Algérie à feu et à sang tout le long des années 90 et n’a jamais adhéré à leur idéologie. Encore moins à leur politique de la terre brûlée.

Le vieux général s’est contenté de mener non sans un certain stoïcisme la lutte antiterroriste en se heurtant souvent à la manipulation des autres généraux et il n’étaient pas rare que des troupes régulières issues majoritairement du contingent, donc des appelés, tombaient par dizaines sous les balles assassines de « groupes armés » gérés par les généraux éradicateurs avec le soutien des services français afin de maintenir la terreur et instaurer un régime plus favorable aux intérêts de grandes multinationales françaises comme Total ou encore Lafarge.

La fin de la guerre civile et l’avènement d’Abdelaziz Bouteflika en 1999, un homme à la réputation sulphureuse du sérail réputé pour ses tendances prolibérales, désigné par le clan des éradicateurs, aller inaugurer une nouvelle ère en Algérie. Celle du capitalisme sauvage le plus débridé en dépit de la persistence d’un solide filet social le plus souvent détourné à des fins mercantiles aussi bien par l’administration que la population.

Petit à petit, en fin matois, Bouteflika allait essayer de s’affranchir de la lourde et imposante tutelle de la coterie de généraux l’ayant appelé de son long exil dans le Golfe en généralisant une corruption jusqu’alors monopolisée par la nomenclature. Les revenus des hydrocarbures dont l’Algérie est dépendante à plus de 89% étaient élevées et l’argent coulait à flots. Rien ne semblait impossible pour l’Algérie et Bouteflika exploita la manne pétrolière et gazière pour débaucher les soutiens des généraux au pouvoir. C’est dans cette optique qu’il nomma en 2004 le général Ahmed Gaid Salah, Chef d’état-major de l’Armée Nationale Populaire (ANP) après que ce dernier fut pendant presque une décennie le Commandant des forces terrestres.

L’homme qui transforma l’Armée algérienne

Le général Gaid Salah avait dès lors les coudées franches pour régler ses comptes avec les généraux Algériens issus de l’Armée française, dont il n’a cessé de subir le commandement tyrannique depuis 1962. Le général Ahmed Gaid Salah fut des lors l’un des alliés d’Abdelaziz Bouteflika même si au fond il ne l’appreciait guère. Entre 2004 et 2014, le général Ahmed Gaid Salah transforma radicalement les forces armées algériennes d’une force de police mal équipée et sous-entraînée que ses chefs jetaient en pâture aux hordes terroristes infestant les maquis durant la période 1992-1997 en une redoutable Armée équipée du nec plus ultra en matière de systèmes d’armes dotée d’une impressionnante capacité à la guerre électronique et l’interception de missiles de croisière adverses. Cette modernisation des forces armées enclencha un début de « révolution dans les Affaires Militaires » du géant maghrébin qui connut son apogée en 2018-2019, boostée par l’effondrement total des structures étatiques et sécuritaires en Libye et au Mali, par une instabilité cachée en Tunisie, la fragilité structurelle du Tchad, du Niger et de la Mauritanie ainsi que la persistence d’une vieille tension géopolitique avec le Maroc.

La défense aérienne du territoire fut renforcée par des systèmes Pantsir S-1, des systèmes de missiles Sol-Air S-300 PMU2 et surtout S-400, des avions de combat Su-30 MKA furent adaptés à la lutte antinavires, acquisition de nouveaux hélicoptères d’attaque Mil Mi-28 « Chasseurs de nuit » et de chars de bataille T-90, le nombre de submersibles a plus que doublé et l’Algérie est devenue l’un des rares pays méditerranéens à pouvoir lancer des missiles de croisières à partir de sous-marins pour atteindre des cibles situés dans le Sahara, création de nouveaux régiments des forces spéciales, acquisition de nouvelles frégates allemandes, italiennes et chinoises, coopération accrue avec l’Allemagne, les Emirats Arabes Unies, la Chine, la Serbie et la Turquie pour l’acquisition et la construction de véhicules blindés, de drones de reconnaissance et d’attaque, et renforcement de la production d’armes légères et de munitions d’artillerie, lancement d’une petite constellation de satellites de surveillance et de communication (4 sur 10) et, grosse surprise pour un pays comme l’Algérie qui a totalement abandonné en 1992 ses vecteurs balistiques (principalement des missiles Scud), reformation de régiments de missiles équipés cette fois de missile Iskander E (9K720) ou SS26 Stone.

Un homme allergique à l’Etat profond

Le général Ahmed Gaid Salah que ses détracteurs au sein de l’Armée raillaient pour le fait qu’il n’a jamais été à l’école, était connu pour son courage physique et son irascibilité. Il n’a jamais répondu à une invitation émanant de l’ambassade de France ou des États-Unis à Alger et semblait totalement allergique à l’égard de l’Etat profond algérien dominé par les réseaux impénétrables et tortueux de la FrançAlgérie.

Une mort suspecte

Le décès du général Ahmed Gaid Salah, né en 1940, officiellement d’un crise cardiaque, suscite toutefois des interrogations. Après avoir maintenu coûte que coûte et contre vents et marées le caractère pacifique des protestations connues sous le nom du Hirak, Gaid Salah avait fort à faire avec les patrons des services secrets dont les affinités avec les anciens maîtres du pays sont encore solides etvqui n’ont pas cessé de saboter ses initiatives et de tenter de prendre le pouvoir avec l’aide de leurs soutiens au sein de la société. La lutte de l’ex-Chef d’état-major contre la corruption se heurta à une gigantesque levée de boucliers. Si la chute et l’emprisonnement des oligarques parvenus comme les Haddad et Rebrab fut facilitée par la mise hors circuit de leur mentors, il en fut autrement pour d’autres responsables corrompus. Des généraux extrêmement corrompus comme l’ex-patron de la Gendarmerie ou encore l’ex-ministre de la Défense purent prendre la fuite et se réfugier en Europe grâce à un large réseau de complicités à tous les échelons. Un autre éminent général qui tenta de prendre les armes contre Ahmed Gaid Salah parvint lui aussi à se faire exfiltrer du pays vers une destination inconnue, enfin un ancien ministre de l’industrie et agent officiel d’un service de renseignement extérieur en mission commandée de sabotage de l’économie algérienne parvint à prendre la fuite et disparaître à partir du Liban (destination leurre). Ces fuites furent des coups durs pour l’état-major qui ne parvint pas également à se débarrasser de certains ministres corrompus et fortement soutenus au sein des services secrets comme la ministre des télécommunications ou encore de centaines de hauts fonctionnaires dont l’allégeance à l’ancien système demeure entière et qui profitent du flottement des affaires algériennes pour s’accapparer à nouveau les rouages du pouvoir afin de permettre aux autres clans écartés de repartir à l’offensive. La tâche que s’était assignée le général Gaid Salah ne fut point aisée et il eut fort à faire avec des dizaines de défections et de trahisons, des infiltrations au sein même de son cercle restreint, un sabotage en règle de l’ensemble de ses initiatives, des tergiversations douteuses de certains ralliés de la dernière minute, de manipulation et de contre-manipulation, de campagnes d’intoxication et de guerre psychologique. A la fin, le vieux général qui parvint à faire élire tant que mal un président issu du système mais en qui il avait une entière confiance à cause de sa probité, fut furieux de constater que des responsables tentaient d’exploiter la crise pour prendre le pouvoir occulte et réinstaller ce qu’il a un jour désigné de « bande criminelle ». La dernière réunion du Chef d’état-major pour neutraliser le général Wassiny Bouazza et ses compères au sein de la puissante Direction Générale de la Sécurité Intérieure (DGSI) fut extrêmement houleuse et eut un impact certain sur la santé du vieux soldat devenu général. Les services voulaient faire perdurer le même schéma ayant prévalu depuis des décennies basé sur la fausse alternance du binôme FLN (Front de Libération Nationale) et le RND (Rassemblement National Démocratique/clone du FLN, créé de toutes pièces par les services spéciaux au milieu des années 90) alors que la logique aurait voulu que ses deux partis extrêmement nuisibles furent immédiatement dissous et interdits par la loi.

Le soldat qui a sauvé un pays d’une destruction assurée

Le général Ahmed Gaid Salah est entré dans l’histoire par la grande porte comme étant celui qui évita à l’Algérie un sort similaire ou pire à celui de la Syrie.

Cette affirmation est loin d’être gratuite. En 2017, la CIA prévoyait avec une précision proche du zéro, un chaos sanglant en Algérie à partir de la fin de janvier 2019. Cette prediction s’avéra erronée.

Ce qui explique l’hommage quasi unanime que les populations algériennes rendent à ce général peu connu mais dont la détermination et le courage-car il faut une sacrée dose de courage pour affronter les sables mouvants et souvent meurtriers de la politique algérienne- ont fait éviter le pire non seulement à son pays mais à l’ensemble de l’Afrique du Nord et la Méditerranée occidentale.

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