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18/01/2021

Strategika 51

 Πάντα ῥεῖ…

Les dures leçons du conflit du Nagorno Kara Bagh

Le conflit du Nagorno Kara Bagh a exclu les diplomaties US et européenne des affaires du Caucase et ce dernier demeure plus que jamais sous le contrôle de deux puissances montantes: la Russie et la Turquie.

La diaspora arménienne, notamment celle disséminée en France et dont l’influence sur les réseaux politiques souterrains de ce pays est souvent sur-estimée, a démontré sa déconnexion totale avec les réalités arméniennes et la géopolitique de ce pays. Il ne suffit pas que six mille français d’origine arménienne (dix mille selon d’autres sources mais ce chiffre semble exagéré) rejoignent les forces armées arméniennes en tant que volontaires de dernière minute pour inverser le cours d’un conflit auquel l’Azerbaïdjan n’a jamais cessé de se préparer et d’accumuler armes et munitions.

Avant même le début de ce conflit, l’armée azérie s’est assuré d’une écrasante supériorité numérique sur les forces arméniennes du Kara Bagh tout en dissimulant ses intentions réelles jusqu’à la dernière minute. Cela explique la capacité des forces azéris à se concentrer des troupes en nombre supérieur sur n’importe quel point d’attaque durant les quarante jours du conflit. Les troupes azéris étaient mieux armées mais surtout mieux commandées grâce à un nouveau système de commandement plus agile influencé par la nouvelle organisation des forces armées turques sur un modèle inspiré des dernières techniques du management de combat élaborées par les israéliens. Mais cet élément seul ne garantit pas la victoire dans un conflit aussi complexe que celui du Nagorno-Kara Bagh; les officiers azéris se sont montrés bien plus motivés que leurs homologues arméniens. Ces derniers n’ont cependant pas manqué de courage mais le courage seul n’est plus un facteur déterminant dans la conduite des guerres depuis le déclin de la chevalerie et l’apparition des armes à feu.

Une des caractéristiques de ce conflit est l’usage intensif par l’Azerbaïdjan de drones d’attaque comme le fameux Bayraktar TB-2 de fabrication turque mais également des drones kamikazes comme les Harop et Skystriker de fabrication israélienne. On notera également l’usage par des membres des forces spéciales turques « embedded » ou attachés à certaines unités d’élites azéris du drone kamikaze Kargu, une sorte de quadricopter muni de senseurs de haute précision et d’une charge explosive.

L’incapacité de l’armée arménienne à faire face à la menace posée par les drones adverses semble incompréhensible en regard des succès remportés par les drones turcs Bayraktar TB-2 en Syrie et plus spectaculairement en Libye. Ce manque d’anticipation ou prise en compte d’un nouveau élément dans le champ de bataille par les stratèges arméniens dénote soit une prise à la légère de la menace, soit une rigidité de la réflexion traduisant un conservatisme institutionnel résistant aux changements.

Quelle que soit la cause d’une telle carence, elle permit aux Azéris et à leurs alliés turcs de mener une guerre à coût limitée puisque l’usage de drones kamikazes permet une reconnaissance du théâtre tactique avant la destruction d’un système d’arme ennemis bien plus onéreux que le coût de sa fabrication, d’acquisition, de maintenance et de préparation. Le président de l’Azerbaïdjan est allé jusqu’à affirmer que les drones de ses forces armées ont détruit l’équivalent d’un milliard de dollars US en systèmes d’armes arméniens.

Indubitablement, un simple drone permet d’effectuer des missions autrefois allouées à des avions de combat et des hélicoptères d’attaques onéreux. Dans le cas du conflit du Nagorno Kara Bagh, les drones Bayraktar TB-2 et les drones kamikazes ont réussi à détruire des pièces d’artillerie, des chars de bataille lourds et même des portes de commandement mobiles. C’est d’autant plus remarquable que cette mission est menée par un drone équipés de munitions de moindre puissance que les missiles Air-Sol utilisés traditionnellement par des vecteurs traditionnels. Autre facteur d’importance, outre son coût peu onéreux par rapport à un hélicoptère d’attaque ou un avion d’attaque au sol, un drone a une signature infra-rouge inférieure, ne peut être détecté par les radars qu’à une très courte distance (et donc toujours tard), est fabriqué en matériaux composites ( et très peu de pièces en métal). La communication par satellite avec de tels vecteurs est le seul point faible de ce dispositif mais les récents développement en matière de canaux de communication par satellite cryptés et hautement dirigés rendent le piratage ou du moins le brouillage des drones aléatoires si l’on dispose par de puissantes contre contre-mesures électroniques.

Plus que les drones d’attaque, c’est les tactiques y afférentes utilisées par les turcs et les azéris qui posent un problème majeur pour les systèmes de défense aériennes adverses. Que ce soit en Libye ou au Nagorno Kara Bagh, les drones turcs ont démontré leur formidable capacité à cibler des lanceurs mobiles de missiles balistiques (Un système R-17 Elbrus/Scud B détruit et dont les débris ont été filmés par une équipe de la BBC britannique*), des sites de lancement de missiles SAM et même des systèmes mobiles Pantsir S-1 isolés (Libye). Le cas des drones kamikazes est encore plus problématique puisqu’aucune armée au monde ne dispose actuellement de contre-mesures à 100% efficaces face à ce genre de menace. Paradoxalement, ce genre de menace donne une seconde vie à des systèmes de DCA anciens ou obsolètes pour la défense aérienne car il ne fait aucun doute que dans le cas de figure ou l’usage des drones kamikaze va se généraliser à très court terme, chaque unité, chaque véhicule terrestre devra se transformer en une arme anti-aérienne capable de créer un nuage de projectiles afin d’arrêter les drones kamikazes, d’autant plus qu’ils vont certainement être utilisés en essaim avec un niveau minimal d’intelligence artificielle.

Cette guerre a renforcé la montée en puissance de la Turquie, le renforcement d’un sentiment de pan-turkisme que l’on croyait en veilleuse mais surtout démontré qu’un conflit bloqué à jeu de sommes nulles pouvait se résoudre par la force brute sans le recours à une diplomatie multilatérale très lente, toujours biaisée et totalement inéfficace. Bakou a observé le tropisme anti-russe du Premier ministre arménien et a décidé d’agir. Les russes ont toutefois sauvé l’Arménie de deux désastres assurés: 1. Ils ont sauvé le peu qui reste de l’Artsakh ou l’enclave arménienne dans le Nagorno Kara Bagh même si le déploiement parallèle de forces (de maintien de la paix ) turques, une provision non prévue dans l’Accord de cessez-le-feu supervisé par Moscou, rend la survie de cette enclave assez problématique dans les années à venir; 2. Moscou a évité à l’Arménie un début d’invasion sur son propre territoire car une victoire totale de l’Azerbaïdjan au Nagorno Kara Bagh et la déroute militaire arménienne laissaient la voie libre à une telle éventualité.

D’un certain point de vue objectif, le Premier ministre arménien Nikol Pachinian a joué la carte occidentale au détriment de Moscou et s’est retrouvé doublement piégé: non seulement l’Occident ne lui a été d’aucun secours mais il s’est aliéné la Russie sans pouvoir marquer le moindre point sur le terrain. Au contraire, il a failli faire envahir son pays et se retrouve in fine sous tutelle russe. Pachinian n’est pas le seul responsable de cette débâcle. Cest l’ensemble des élites arméniennes pro-occidentales ou influencés par des réseaux occidentaux qui ont mené leur pays à une impasse stratégique totale.

Strategika 51

23 novembre 2020

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