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19/10/2021

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 Πάντα ῥεῖ…

La France est-elle en danger?

La pensée « mesquine » et « manichéenne” de M. Zemmour

Lors du débat très médiatisé entre Luc Mélenchon et Éric Zemmour, ce dernier n’a pas hésité à développer le culte des contre-vérités s’agissant de l’Islam et des musulmans en déclarant que l’Islam est une civilisation qui menace la civilisation occidentale.  Selon lui, cette civilisation repose sur une religion islamique qui est une menace à la civilisation chrétienne occidentale en raison de l’arrivée de millions d’immigrés « maghrébins » en France (il lance le chiffre de 2 millions d’immigrés qui se sont installés en France durant les quatre dernières années).

Il a même parlé d’un risque de remplacement de la civilisation française par la civilisation islamique. Dans son dernier livre “La France n’a pas dit son dernier mot”, il déclare que la France est « une citadelle assiégée par l’Islam, en décadence, en danger de mort et que c’est une nation destituée en voie d’effondrement ». Son argument est statistique : il affirme que chaque année (année de référence), il y a 275 000 entrées légales en France, 36 000 demandes d’asile acceptées, et 40 000 mineurs qui arrivent dans le pays.  Le résultat pour lui est 2 millions d’immigrés supplémentaires durant le quinquennat du président Macron.
Au-delà du fait que le taux de croissance de la minorité musulmane en Europe ne peut dépasser 1,5% tous les dix ans, l’arbre qui cache la forêt de M. Zemmour c’est le fait que les nouveaux immigrés sont en majorité, musulmans. Or, l’Islam est très différent de la culture française, affirme-t-il. La distance culturelle entre les musulmans et la culture des français seraient telles que M. Zemmour parle d’un processus « cauchemaresque » de remplacement des français.

Le véritable problème pour ce journaliste vedette est civilisationnel. L’Islam est selon lui incompatible avec la France. Mais pourquoi une telle certitude, une telle affirmation démesurée ? Selon lui, la religion islamique est une religion politique et un code civil qui sont foncièrement inégalitaires (entre les hommes libres et les esclaves et entre les hommes et les femmes, etc.). Il y a un problème dans ces affirmations.

Pourquoi il place la situation de l’immigration actuelle en France dans un contexte civilisationnel comme si la civilisation française et la civilisation islamique qui sont pour lui incompatibles sont des entités figées, fixes et éternelles.

C’est quoi une civilisation ?

Or, une civilisation n’est pas une entité statique qui n’évolue pas dans l’histoire. C’est le cas aussi bien de la civilisation occidentale que de la civilisation islamique. Une civilisation est le produit de plusieurs éléments même s’il y a un ferment unique qui est la religion.
Ce qui est important, c’est que les civilisations s’échangent, communiquent, empruntent des éléments d’autres civilisations. La France comme le reste de l’Occident ont bénéficié des contributions des musulmans.
M.Zemmour parle de la civilisation islamique comme si elle est une entité monolithique ou un bloc unitaire. Or, c’est le contraire qui est vraie : elle est un ensemble d’éléments provenant de plusieurs autres civilisations (indienne, perse, grecque, etc.) qui ont été catalysés par la religion islamique. Ce que M. Zemmour ignore ou feint d’ignorer c’est que les chefs d’œuvres et les fruits de la civilisation islamique ont été intégrés dans la civilisation occidentale chrétienne. La civilisation islamique a intégré divers éléments à son corpus. De la même manière, la civilisation occidentale a absorbé les idées, les systèmes et les croyances de la civilisation islamique. Je vais le démontrer de la manière suivante :
Une civilisation est le résultat de la synthèse entre plusieurs composantes civilisationnelles qui sont absorbées. La genèse de la civilisation n’obéit qu’à un mécanisme fort complexe et systématique de migration et d’échange d’idées entre des communautés, des croyants, des religieux, des scientifiques et de philosophes. C’est une véritable migration de concepts et d’idées, même si, dans ce vaste commerce des idées, des influences et des moments décisifs peuvent parfois se produire.
Une civilisation puise dans les trésors anciens grâce à un processus de migration de concepts. La science elle-même qui est une composante essentielle de la civilisation n’échappe à ce processus. La pensée scientifique occidentale a emprunté, depuis le haut Moyen Âge, des concepts des plus vieilles cultures scientifiques grecques, musulmanes (des civilisations abbasside et andalouse). Les musulmans eux-mêmes ont connu le même processus d’emprunt de certaines composantes des cultures prestigieuses plus anciennes à une époque s’étendant de la fin des conquêtes à la formation du califat abbasside, afin de les incorporer dans leurs propres systèmes philosophiques et scientifiques (mathématiques grecques et indiennes, aristotélisme et platonisme, astronomie de Ptolémée…). Ils ne se sont pas, toutefois, contentés, quoique de manière imprévue, de transmettre à l’Occident l’héritage grec. Ils ont également, ce qui est plus important encore, développé un nouveau corpus d’idées philosophiques et scientifiques.
L’Occident a bénéficié des concepts empruntés aux autres civilisations de manière indépendante des systèmes de pensée (scientifiques, philosophiques et religieux) de ces civilisations. De ce fait, ces idées ont perduré en Occident de manière séparée de leurs systèmes et de leurs théories originelles auxquels elles appartenaient. Celles-ci seront même oubliées.

C’est vraiment le cas de M.Zemmour. Il oublie ce que les musulmans ont apporté à l’Occident et à la France dans l’histoire. Ce dernier s’attache à des chiffres de l’immigration alors qu’il oublie que sur le long terme, une communauté peut apporter beaucoup de choses à la France dans la longue durée depuis le Moyen Âge jusqu’au futur lointain. On peut même parler de dette de l’Occident et de la France envers l’Islam.

Le mythe de l’inégalité dans l’Islam

Éric Zemmour parle de l’inégalité entre les hommes libres et les esclaves dans l’Islam. Or, toute l’histoire des musulmans montre le contraire. Alors que l’Occident et la France vivaient à l’âge des ténèbres durant lequel les chrétiens massacraient des chrétiens en les réduisant à l’esclavage et en célébrant « l’aigle de sang », une mise à mort atroce, la civilisation islamique connait un âge d’or. Dès la formation de la civilisation islamique, un brassage entre les populations conquises et les conquérants arabes a catalysé la migration des concepts dans plusieurs domaines : religion, littérature, science et institutions politiques créant une grande coopération et une bonne harmonie entre les Arabes et les groupes autochtones (Syriens, Perses. Égyptiens).
Le brassage entre les populations à travers les mariages, l’installation des Arabes dans les pays conquis, mais aussi l’échange d’idées entre les uns et les autres confirment notre approche sur la migration des concepts comme l’une des conditions de la naissance de la science et du savoir dans une civilisation.
Ce qui facilita grandement cet échange et cette migration des idées entre les peuples conquis et les Arabes et le système appliqué par les conquérants arabes permettant aux autochtones des pays conquis d’embrasser l’Islam. Si ces derniers refusent, ils devaient payer un impôt, la Djîzïa, pour leur protection dont sont exemptés les infirmes, les femmes, les enfants et les moines. Des mariages entre les conquérants arabes et les femmes des pays islamisés, une nouvelle génération de musulmans sont nés et s’est éduquée dans un environnement marqué par la diffusion des préceptes du Coran et la prééminence de la langue arabe dans la diffusion du savoir et des cultures de leurs ancêtres perses, romains et syriaques.
Il y a aussi un autre facteur qui a contribué encore plus à développer la migration des concepts des anciennes cultures vers la nouvelle civilisation qui était en train d’émerger, la civilisation islamique. Lorsqu’un autochtone surtout esclave se convertit à l’Islam, il intègre le système des Mawâli. Il est donc affranchi, mais reste lié à son ancien maître arabe par une relation de dépendance.
En 724, le calife Hichâm fait exempter les Mawâli de la Djizia de sorte qu’il ne reste aucune discrimination entre les musulmans. De cette manière, les Mawâli sont devenus majoritaires dans certaines contrées et ont trouvé ainsi l’occasion d’exprimer leurs anciennes croyances avec une empreinte islamique.
Après les grandes défaites des Perses (dont la plus importante est la bataille d’al-Qadisiyah en 636), de nombreux Perses se sont convertis à l’Islam et parmi eux les élites de l’empire sassanide.

En 819, le calife Al-M’amûn (813-833) octroie une province aux petits-fils de Saman Khoda en guise de récompense pour leurs états de services.

Dès lors, l’État samanide dont ils jettent les bases, deviendra plus tard, une grande puissance en Transoxiane et au Khorassan et dont la capitale fut Boukhara. Ce fut l’aboutissement du long succès des Mawâli.
À la fin de l’empire omeyyade et dès les débuts de l’empire abbasside, les coutumes religieuses, les systèmes de gouvernance, les lois, la philosophie et la culture des Mawâli ont fusionné avec les lois islamiques pour former une nouvelle culture raffinée qui conjugue la finesse et la simplicité des règles islamiques contenues dans le Coran à la profondeur du savoir antique des pays conquis qui remonte aux Grecs, aux Romains et aux Perses.
Cet échange civilisationnel a abouti à l’apparition de Ilm-al-Kalam, le mutazilisme et le soufisme qui sont les lettres de noblesse de la civilisation islamique. Cette civilisation a permis à l’Occident d’émerger. On peut parler véritablement de dette de l’Occident envers l’Islam.
L’Islam a lancé un processus de libération progressive et graduelle des esclaves et ce processus prévoyait, d’une part, une humanisation nécessaire de l’esclavage et, d’autre part, une invitation aux musulmans de libérer les esclaves. Au-delà de ces deux actions importantes, rien de plus ne pouvait être fait. Durant le haut Moyen Âge, il était impossible de libérer les esclaves qui étaient une main d’œuvre essentielle et ce fut le cas dans tous les royaumes et empires de cette époque. N’oublions pas que les esclaves n’ont été libérés que lorsque l’industrialisation rendait inutile la possession et l’entretien de milliers d’esclaves pour la plupart non qualifiés.
Il y a d’abord dans la tradition du prophète Muhammad un rejet viscéral de l’esclavage. Voici un hadith qui le révèle : « Au jour de la Résurrection, je serai l’adversaire de trois personnes. Et quiconque est mon adversaire sera vaincu. Parmi les trois personnes, Il a cité un homme qui a vendu une personne libre et utilisé son prix ». Concernant l’humanisation, le hadith le plus représentatif est celui-ci : « Ils (les esclaves) sont vos frères qu’Allah a placés entre vos mains. Quand Allah place entre les mains de l’un d’entre vous son frère, qu’il le nourrisse de sa propre nourriture et l’habille comme il le fait pour soi-même et ne lui impose pas un labeur qui dépasse ses forces. Si toutefois il le faisait, qu’il l’aide ».

Il y aussi ces deux hadiths « Quiconque gifle ou frappe son esclave, doit l’affranchir pour expier son acte » ; « Quiconque accuse injustement son esclave d’adultère, sera flagellé au jour de la Résurrection, à moins qu’il ne dise la vérité ».
Ensuite, le programme graduel de la libération des esclaves a été annoncé par le Coran lui-même dans ce verset « Ceux de vos esclaves qui cherchent un contrat d’affranchissement, concluez ce contrat avec eux si vous reconnaissez du bien en eux ; et donnez-leur des biens d’Allah qu’Il vous a accordés ». Dans le Coran, il est même prévu des modalités pour la libération des esclaves comme par exemple l’utilisation des aumônes pour affranchir les esclaves. Cette modalité est clairement évoquée dans ces deux versets :« Les aumônes ne sont que pour les démunis, les pauvres…et pour l’affranchissement des esclaves » ; « Dieu…vous demandera compte quant aux engagements que vous aurez vraiment contractés. Cependant, son expiation en sera de nourrir dix pauvres de ce dont vous nourrissez normalement les vôtres, ou de les vêtir, ou bien que vous libériez un esclave ».
Des historiens occidentaux reconnaissent l’existence d’un tel programme initié par le Coran. Gustave le Bon a dit : « Ce que je crois vrai, c’est que l’esclavage chez les musulmans est meilleur que ce qu’il est chez les autres, et le statut des esclaves en Orient est meilleur que celui des domestiques en Europe, et les esclaves en Orient font partie de la famille (du maître) et ceux d’entre eux qui veulent recouvrer leur liberté l’obtiennent dès qu’ils en manifestent le désir. Mais ils ne font pas usage de ce droit ».
En réalité, les possibilités matérielles et les contraintes économiques empêchaient de libérer les esclaves au Moyen Âge comme c’est le cas à l’époque moderne mais l’appel à leur libération par le Coran et le hadith il y a quatorze siècles est louable.

La dette civilisationnelle et historique de l’Occident envers l’Islam

Alexandre Koyré considère les Arabo-musulmans non pas seulement et simplement comme des vecteurs de la philosophie grecque mais comme véritablement les « éducateurs » de l’Occident. Au lieu que Zemmour parle de remplacement de la civilisation chrétienne par la civilisation islamique, il aurait mieux fallu qu’il se pose la question suivante : pourquoi la civilisation chrétienne n’a pas pu se lancer toute seule alors qu’au Moyen Âge elle a perdu, depuis la naissance de l’empire romain, le contact avec l’Extrême-Orient, un contact récupéré et valorisé par les musulmans.
Ces derniers se sont nourris des idées développées par les cultures perse et indienne en plus de la philosophie grecque.
La révolution scientifique de l’Europe au XVIe siècle n’a été possible que grâce à la première révolution scientifique de l’Islam durant le Moyen Âge. L’apport de l’Islam n’a pas été véritablement de fournir des traductions réalisées à partir du grec mais plutôt de produire et de transmettre au monde un véritable savoir philosophique et scientifique.
Par exemple, la méthode scientifique et la physique en Occident doivent beaucoup aux travaux d’Ibn Al-Haytham. Ce dernier a jeté les bases de la méthode scientifique moderne dans sa dimension expérimentale. Dans son livre Kitab Al Manazer il lance l’idée que l’œil reçoit la lumière réfléchie par les objets en rompant avec la conception grecque d’une émission de la lumière par les objets eux-mêmes.

Il a également développé une méthode pour tester les hypothèses théoriques. Ce travail a été découvert par Roger Bacon (1214-1296), un élève de Grosseteste qui est considéré par Alistair Crombie comme le véritable inventeur de la science moderne.
En réalité, c’est Al-Haytham qui est l’authentique inventeur de la science expérimentale moderne. Il a notamment basé ses hypothèses sur l’optique sur des preuves expérimentales évidentes comme il est coutume de le faire chez les scientifiques modernes. Grâce à cette méthode, il a découvert la loi de réfraction de la lumière et le prisme de lumière bien avant Isaac Newton. Ibn Al-Haytham a également écrit un livre sur la lumière Rissâlat fi l-Daw(Traité de la lumière) dans lequel il a étudié les propriétés de la luminance et sa dispersion à travers des prismes. Ce savant a étendu ses recherches à la densité de l’atmosphère en la liant à l’altitude. Ces résultats ont été transmis aux savants occidentaux comme Francis Bacon, Johannes Kepler et Witelo.Ibn Al-Haytham a développé également une critique de Ptolémée. C’est là un sujet un peu plus complexe. Comme le dit à juste titre Alexandre Koyré, Copernic ne se situe pas nécessairement en rupture avec le système de Ptolémée.
Toutefois, le long cheminement de la critique de l’Almageste hormis les beaux systèmes d’Aristarque et d’Héraclide du Pont comprend des travaux de scientifiques musulmans durant le Moyen Age comme ceux de l’École de Marâgha en Iran mais aussi et surtout ceux d’Al-Haytham qui sont édifiants. Dans un livre intitulé Al-Shukîuk ‘alâ Batlamyûs(Doutes sur Ptolémée), ce dernier évoque des anomalies géométriques (comme aurait dit Thomas Kuhn) au sein du système de Ptolémée (orientation à partir du centre du monde, problème de l’équant, mouvement de la latitude).
Il va plus loin et comme ce fut l’inventeur de la méthode expérimentale en physique, il lui ajoute la création d’un modèle basé sur la physique céleste. C’est-à-dire sauver les phénomènes en décrivant le mouvement réel des astres et non pas sauver les apparences à travers des artifices géométriques comme l’équant et l’épicycle.
Il parait même qu’ibn Al-Haytham a découvert la loi d’inertie bien avant Galilée : mouvement d’un objet en mouvement uniforme et rectiligne en l’absence d’une force externe.
Il est certain que les contributions d’Ibn Al-Haytham vont au-delà de ce maigre tableau. Mais on est obligé de s’arrêter là. D’ailleurs, les musulmans ont créé l’algèbre et la trigonométrie, c’est-à-dire une fusion entre la géométrie et l’algèbre. Ils auraient pu développer la physique mathématique comme ultime étape mais ils n’ont peu eu le temps. Ils ont été frappés par un déclin dont on ne peut traiter les causes dans cet article.
D’autres scientifiques musulmans ont joué un rôle dans la révolution copernicienne. Le mécanisme que Copernic utilisa pour éliminer le centre de l’équant et modifier la position de l’orbite terrestre ressemblait aux inventions d’ibn Al-Shâtir et des autres astronomes de l’École de Marâgha en Iran qui connut un grand essor durant le Moyen Âge. Ibn Al-Shâtir élimina des constructions de Ptolémée le centre de l’équant et certains cercles, il généralisa une configuration reposant entièrement sur des cercles pour les mouvements des planètes. Mais cette configuration était géocentrique.
Copernic a utilisé dans le Commentariolus, puis dans de revolutionibus une configuration comparable mais avec le Soleil comme centre. De même, Copernic consulta les travaux d’astronomes arabes qui ont approfondi le système de Ptolémée en cherchant à établir de nouvelles valeurs numériques, parmi lesquels, il faudrait distinguer Muhammad Al-Battâni, dont les travaux de Copernic font référence. Ce dernier emprunta également aux Arabes les méthodes de la géométrie trigonométrique en utilisant les sinus au lieu des chords des astronomes grecs. Les travaux mathématiques de Copernic sont, de ce point de vue, largement supérieurs à ceux de ses prédécesseurs grecs.
Dans le domaine de la médecine, al-Zahrawi (Albucassis) (936-1013) qui fut le grand chirurgien de son époque, a écrit une encyclopédie de 1500 pages et 30 tomes, Al-Tasrif liman Aegiza an al-Ta’lif, sans protéger ses inventions qui comprenaient les instruments de chirurgie dans les modèles existent aujourd’hui malgré le progrès technologique. Cette encyclopédie a été traduite en latin par Gérard de Crémone et a été éditée plus de vingt fois dans toute l’Europe. Elle est restée la référence en médecine et en chirurgie jusqu’au dix-huitième siècle.
N’oubliant pas bien entendu les mathématiques.  Le travail de Muhammad Ibn Mûsâ al-Khuwârizmī (mort vers 850 à Bagdad)  a été vraiment décisif pour le développement de l’algèbre.
Dans son livre majeur Kitab al Hisâb al-Jabrwa al-Muqâbala(l’Abrégé du calcul par la restauration et la comparaison) il relate une demande qui lui a été faite par le Calife al-M’amûn. Ce dernier lui demande d’utiliser son savoir pour permettre aux artisans, aux commerçants et aux particuliers de faire les calculs nécessaires aux divisions, à l’héritage, au commerce, à l’arpentage des terres, aux travaux d’irrigation, etc.
Il se met à l’ouvrage et il crée ce qu’on appelle aujourd’hui l’algèbre (al-jabr). Comme ce fut le cas d’Isaac Newton qui a rédigé ses Principia mathematica philosophica en langage géométrique plutôt qu’infinitésimal, al-Khuwârizmî recourt pour écrire ses six équations canoniques à un langage simple et non chiffré (l’inconnue est appelée chose, shay, la racine, le dijhr, la constante, adâd, etc.). En cette matière, il a été très innovant et doit être considéré comme le fondateur de la science algébrique puisqu’il n’a consulté aucune œuvre grecque.
L’honnête intellectuelle de ce savant est vraiment à la hauteur de ses réalisations. Non seulement, il n’a utilisé aucune source grecque pour l’élaboration de l’algèbre et il n’en cite aucune puisqu’il est le véritable inventeur de cette discipline, mais il reconnait en plus les sources indiennes du système décimal positionnel dans son livre Kitââbu ‘l-ĵâmi` wa ‘t-tafrîq bi-ḥisâbi ‘l-Hind (Livre de l’addition et de la soustraction d’après le calcul indien) qui décrit précisément ce système révolutionnaire repris des Indiens.
Il emprunte aux Indiens les chiffres décimaux mais aussi le zéro qui permet de définir les chiffres négatifs des Indiens, inventé par Bramagupta et cités dans son ouvrage le Brahmasphutasddhana (rédigé en 628).

Ce savant indien obtient le zéro comme résultat de la soustraction d’un nombre par lui-même et montre les résultats d’opérations obtenus grâce à ce nombre emblématique et décisif.
Les chiffres indo-arabes sont diffusés à Cordoue en Espagne et en Afrique du Nord. Puis ils ont été découverts par des occidentaux qui les diffuseront dans le monde chrétien sous le nom de chiffres arabes et qui sont passés en Occident à travers l’Espagne islamique. Les plus connues sont Gerbert d’Aurillac qui deviendra pape de Rome sous le nom de Sylvestre II, Robert de Chester qui traduit le livre d’Al-Khwârismî en 1145 et Leonardo Fibonacci qui reprend cette œuvre dans un ouvrage intitulé Liber Adaci (Le livre du calcul) publié à Pise en 1198.

Ce dernier étudia ce système de calcul décimal auprès de savants à Bejaia (Algérie). Ils sont progressivement utilisés dans les pays occidentaux et ce n’est pas un hasard que l’un des premiers pays ou voit circuler ces chiffres soit le pays de la renaissance et de la deuxième révolution scientifique mondiale, l’Italie.

L’essor de la physique mathématique grâce aux travaux de Galilée et de l’astronomie qui s’est nourrie de cette physique mathématique a nécessité l’utilisation de ce système décimal aussi flexible qu’efficace qui vient remplacer les chiffres romains. Depuis lors, même le nom « chiffre » rappelle son ancêtre arabe « sîfr » qui signifie zéro.
A cet égard, les musulmans n’ont pas à s’inquiéter de leur héritage scientifique étant donné la provenance indienne des chiffres arabes puisque ce qui compte est non seulement leur diffusion à l’ensemble du monde musulman (Andalousie et Afrique du Nord) puis à l’Occident chrétien, mais aussi et surtout l’invention de l’algèbre qui est véritablement arabo-islamique et l’œuvre d’al-Khawarizmi.


En astronomie, il a contribué à la rédaction du Zīj al-Sindhind  sur la base d’un ouvrage indien traduit par Muhammad al-Fazari. Le Zij est resté une référence pour les astronomes arabes puisqu’il présente un système de calcul qui sauve les apparences des phénomènes astronomiques emprunté aux indiens et qui n’aura aucun équivalent dans le monde à cette époque. Il rédige également un ouvrage de géographie dans lequel il améliore les connaissances sur les positions des villes du monde de l’époque surtout dans sa partie islamique.
Concernant la philosophie, je pense que la contribution majeure des musulmans durant le Moyen Âge qui a été transmise à l’Occident ne se réduit pas seulement à quelques idées d’Ibn Sinâ, d’Ibn Rûshd et d’Al-Farãbi mais concerne surtout l’unification de la métaphysique et des sciences naturelles par al-Kindî qui fut reprise par Saint Thomas d’Aquin plusieurs siècles après. Cette unification a favorisé la conciliation entre la métaphysique et la théologie.
Quant à Ibn-Rûshd, de nombreux travaux historiques montrent que l’Occident chrétien n’a pas redécouvert Aristote grâce seulement aux traductions de ses œuvres du grec vers le latin ou de l’arabe vers le latin mais grâce aussi aux commentaires de ce savant musulman. Parmi ceux qui ont critiqué ses commentaires comme Saint Thomas et ceux qui ont adopté ses idées comme les averroïstes latins qui ont eu pignon sur rue pendant toute l’époque de la renaissance, il y avait un consensus : sans la lecture d’ibn-Rushd, l’Occident n’aurait pas franchir le pas vers la pensée philosophique.
Quant à al-Ghazãli, son héritage intellectuel en Occident consiste dans une critique profonde d’Aristote qui a été nécessaire pour dépasser le monde péripatéticien dans des domaines comme la physique et l’astronomie. Or, personne n’a pu critiquer Aristote en Occident durant une longue période jusqu’à la renaissance.
Etant donné l’héritage commun entre l’Islam et l’Occident sur les plans scientifique et philosophique, il est alors suranné de parler de guerre entre l’Islam et la chrétienté ou de remplacement par l’Islam de la France comme le prétend M. Zemmour. L’apport de l’Islam n’a pas expiré et il doit susciter l’admiration des français aujourd’hui. Même si les communautés musulmanes en Europe sont traversées par des difficultés et se retrouvent dans un contexte de déclin, la contribution de leurs ancêtres ne peut être effacée d’un trait comme si elle n’a jamais existé. Tout ce que font les musulmans aujourd’hui c’est de vivre selon leurs coutumes en paix en Europe. L’acharnement de Zemmour à les stigmatiser et à les qualifier de menace existentielle devrait laisser place à une admiration pour ce que l’Islam a apporté à l’Occident comme savoir et techniques.
Il y a non seulement une dette civilisationnelle de l’Europe et de la France envers l’Islam mais aussi une dette de liberté.

La dette de la liberté de l’Occident

M. Zemmour oublie également que l’Europe et la France doivent beaucoup aux musulmans pour leur indépendance et leur liberté. C’est quelque chose qui est faiblement médiatisé mais qui est une réalité historique. Le rôle décisif des soldats issus des colonies françaises, notamment du Maghreb a permis aux européens de gagner leur liberté. On connait tous le film de Rachid Bouchareb « Indigènes » qui retrace le combat de plusieurs soldats maghrébins durant les derniers épisodes de la seconde guerre mondiale.

Il est indéniable que des soldats algériens, marocains et tunisiens ont contribué à libérer la France du joug aallemand

Malgré le fait que cette contribution importante des musulmans à la liberté de l’Europe est célébrée par certains historiens et cinéastes et a fait l’objet d’un intérêt en France, il est nécessaire de mettre l’accent sur les contributions les plus décisives à la libération de l’Europe grâce aux sacrifices des soldats maghrébins. Un évènement mérite plus que d’autres d’être cité dans ce registre : dans un livre remarquable sur la seconde guerre mondiale, “Hitler Chef de Guerre, les désastres 1943-1945”, Gert Buchheit, il est raconté qu’un groupe de tirailleurs  algériens sont parvenus à stopper l’avancée allemande des Ardennes durant l’hiver 1944-1945 alors que la quasi-totalité des troupes alliés a fui le front en raison de la puissante attaque allemande. Les tirailleurs algériens ont tenu leurs positions, ce qui a permis aux Alliés de rassembler leurs troupes et de revenir en force. Sans les tirailleurs algériens, les divisons allemandes auraient pu atteindre Anvers qui était leur principal objectif. Une telle contribution historique représente une dette de liberté de l’Europe envers les musulmans au bénéfice des générations suivantes.
Durant la première guerre mondiale, 300 000 soldats ont été mobilisés en Afrique du Nord qui ont payé le prix du sang et ont joué un grand rôle dans la victoire des Alliés sur l’Allemagne.

Cependant, cet effort n’a pas fait l’objet d’une recherche intensive en France et peu de stèles commémorent leurs sacrifices. Une telle contribution justifie pleinement la présence de leurs descendants sur le sol français.

La faute de l’Occident

Eric Zemmour évoque dans ses écrits la colonisation sans ressentir une culpabilité, voire même une prise de conscience comme si c’était un simple épisode de l’histoire de France. Or, la colonisation a été accompagnée d’une violence extrême commise pour dominer et soumettre les populations musulmanes du Maghreb. Les génocides perpétrés en Algérie devraient faire taire Zemmour et l’amener à ne pas prendre au sérieux ses allégations sur une invasion des musulmans en France.
Les enfumades de Bugeaud en 1845 dans le Dahra et le massacre de la tribu des Ouffias en Algérie en 1832 par Savary, duc de Rovigo sont des jalons de sang dans la grande voie de la colonisation française

 

Il y a donc une dette de sang de la France qui n’a jamais été reconnue. Peut-on établir une corrélation entre les crimes de la colonisation et le réquisitoire de M.Zemmour sur la présence des musulmans en France ? Oui en quelque sorte. C’est un retour de manivelle de l’histoire : le souvenir des victimes de la colonisation hante la conscience française et la hantera pour toujours. Peut-être que l’acharnement intellectuel de M. Zemmour contre l’existence des musulmans de France et les immigrés est un moyen mystérieux et peut être inconscient pour exorciser cette culpabilité.

L’appropriation de l’histoire : amalgame et instrumentalisation

Après avoir évoqué des éléments qui n’ont pas été cités par M. Zemmour mais qui sont au cœur de l’histoire des relations entre la France et l’Islam, je vais maintenant parler d’un paradigme qu’il tente d’utiliser de manière assez maladroite qui est l’appropriation de l’histoire. Selon lui, il faut réapproprier l’histoire de France pour redevenir français. Mais c’est quoi au juste cette réappropriation ? C’est plutôt une réinterprétation, c’est-à-dire une déformation de la narration des faits historiques en donnant libre cours au culte de l’amalgame en comparant entre des situations très différentes sur le plan contextuel.
Par exemple, dans son dernier livre, il qualifie Saint Denis où sont enterrés les rois de France d’« enclave étrangère sous le règne de la domination d’Allah » où des commerces « estampillés hallal », des cafés réservés aux hommes et des femmes voilées sont légions et la compare au Kosovo qui a été le berceau de la culture serbe et qui est devenue musulmane. Cette comparaison ne tient pas la route puisque le Kosovo a été le théâtre d’une bataille historique entre les Ottomans musulmans et les Serbes qui s’est terminée par la défaite de la nation serbe en 1389. C’est donc tout à fait normal qu’une communauté musulmane y vit actuellement. Saint Denis n’a pas connu une situation historique pareille, elle fait partie intégrante de la France et n’a jamais été durablement conquise par une nation étrangère, ce qui est tout  le contraire du Kosovo. C’est vraiment cela le culte de l’amalgame.
Dans son livre, il parle de l’emblématique bataille de Poitier de 732 qui a vu s’opposer les armées musulmanes aux mérovingiens de Charles Martel. Dans sa narration, l’importance de cette bataille est surdimensionnée. Il la considère comme l’acte fondateur de la nation française et de l’Europe chrétienne et critique les approches historiques qui relativisent son importance.Il parle même d’un modèle occidental de la guerre en évoquant la manière de combattre des mérovingiens qualifiée de romaine et qui s’inspire des batailles d’hoplites grecs marquées par un face-à-face musclé de forces opposées dont l’un parvient à abattre l’adversaire.
En réalité, la bataille de Poitier s’est déroulée de la manière suivante : après un rude combat entre la cavalerie d’Abdel al-Rahman le chef musulman et les soldats à pied de Charles, le premier est tué. Durant la nuit, l’armée arabe se replie en bon ordre à la surprise des mérovingiens en emmenant les blessés. Si ce n’est la mort du chef arabe, l’armée omeyade aurait poursuivi le combat.
Après la bataille, les musulmans ont repris leurs raids en Gaule et Narbonne est resté très longtemps entre les mains des Omeyades jusqu’en 759. D’autres raids ont été lancés contre la Gaule jusqu’en 973. Il semble que les musulmans n’étaient plus intéressés par des incursions en Gaule alors que le but initial n’était pas l’invasion et la conquête de ces territoires. Ce fut plus une incursion exploratoire des Omeyades dans le nord de l’Espagne rien de plus. Peu importe les conséquences. Ce ne fut donc pas une bataille décisive et il n’y a pas de modèle occidental de la guerre. Sur un plan stratégique, c’est l’échec des Omeyades devant Constantinople qui a repoussé plusieurs de leurs expéditions qui a été plus importante en empêchant les musulmans d’asseoir leur domination en Europe.
M.Zemmour tente même de s’approprier l’histoire des croisades en reprenant les idées de René Grousset, l’historien français sur le résultat de ces expéditions chrétiennes du Moyen Âge : les croisades ont permis à l’Europe de connaître la Renaissance par ce qu’elles ont retardé l’avance musulmane vers le continent. Lorsque finalement les Ottomans ont conquis Constantinople en 1453, l’Europe s’était déjà modernisée et développée pour repousser les musulmans une fois pour toute. Drôle de coïncidence.
Les croisades ont eu pour causes la hausse démographique en Occident et le manque de terres à cultiver en Europe (les Croisés se sont des nobles en quête de nouvelles terres à exploiter et des pauvres cherchant un avenir matériel plus confortable dans ces contrées lointaines). Je pense qu’il y a deux choses importantes s’agissant des croisades. Celles-ci ont permis à l’Occident de bénéficier du savoir-faire des musulmans dans beaucoup de domaines et c’est peut-être grâce aux croisades et au pillage de Constantinople en 1241 par les croisés que l’Europe a pu connaitre son éveil et son essor.

N’oublions pas que c’est la recherche des épices qu’ils ont connu en terre sainte qui a motivé les explorations maritimes des portugais et des espagnols en Inde et dans le nouveau monde.
L’importance des croisades réside dans l’échange entre deux civilisations et non pas dans les offensives stratégiques qui sont ce qu’elles sont. De toutes les manières, les croisades n’ont jamais cessé de se multiplier.

En plus de la dizaine d’expéditions militaires envoyées en Orient, il y a eu les croisades de la papauté et des puissances occidentales contre l’avancée ottomane durant la renaissance et les temps modernes. C’est cet élan des croisades qui a finalement abouti à la colonisation française de l’Afrique du Nord et de l’Afrique subsaharienne.

Peu importe. M. Zemmour n’hésite pas à faire des amalgames et à déformer l’histoire à chaque fois que l’occasion se présente parce que sa narration de l’histoire est instrumentalisée au service de son idéologie manichéiste et essentialiste.

Enfin, la réappropriation de l’histoire qu’il appelle de ses vœux prend des allures catastrophiques lorsqu’il relativise le rôle du gouvernement de Pétain (Vichy) dans la déportation des juifs en arguant qu’il a eu moins de juifs déportés de France (74 150 déportés).

Or, les historiens spécialistes de cette période sombre précisent que le gouvernement de Vichy a collaboré entièrement avec les Allemands en décidant de livrer à ces derniers le maximum de personnes.

C’est plutôt la population et les agents chargés de la déportation qui n’ont pas acceptés cette décision des autorités de la collaboration et qui ont arrêté moins de juifs que prévu. Ce qui explique le nombre relativement faible des déportés.
Mais ce qui est grave avec cette relativisation de la responsabilité du régime de Vichy dans les déportations, c’est le fait que si ce gouvernement n’a pas été combattu par le Général de Gaulle et ses hommes, la France ne serait pas aussitôt devenue ce pays indépendant après la libération de l’Europe par les Alliés. Voilà c’est tout. Elle aurait connu le même sort que l’Allemagne vaincue voire pire encore parce que ce pays a été tout de même ressuscité économiquement et réarmé pour faire face à la menace soviétique. Ce qui n’était pas le cas de la France. Défendre le régime de Vichy c’est marcher à contre sens de l’histoire.

Conclusion

La réponse à l’idéologie et à la méthode de se réapproprier l’histoire de M. Zemmour n’est autre que l’appel à une reconnaissance de la dette civilisationnelle et de la dette de sang contractées par la France envers les musulmans. L’exploitation de leurs aïeux durant la colonisation et durant l’émigration en France ainsi que les sacrifices des musulmans maghrébins durant les deux guerres mondiales ne sont qu’une partie de cette dette. Il y a surtout l’héritage scientifique et philosophique de leurs ancêtres qui mérite le respect des français mais surtout la compréhension entre les communautés en France alors que M. Zemmour fait tout pour stigmatiser la communauté musulmane. Une telle démarche s’inscrit en porte-à-faux avec l’histoire des civilisations et des peuples.

 

Rafik Hiahemzizou, philosophe, auteur et  essayiste.

Rafik Hiahemzizou est diplômé de l’École Nationale d’Administration de Paris et licencié en droit. Il a obtenu un master de philosophie de l’Université de Reims (France) et il est double docteur en philosophie des sciences et en sciences économiques des universités de Lille.
Il élabore des approches nouvelles et innovantes qui se situent à la frontière de l’histoire des sciences et de la philosophie des sciences tout en tentant de ressuciter le savoir encyclopédique avant sa fragmentation sous couvert de spécialisation. Il est l’auteur de plusieurs essais sur la physique théorique, l’épistémologie et l’histoire des sciences ainsi que de trois recueils de poésie.  Il est actuellement l’un des meilleurs philosophes contemporains.

 

Notes: cette contribution dispose de nombreuses notes de bas de page que notre format de publication n’a pas permis d’intégrer ici. Que l’auteur nous excuse cette lacune.

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