Actualités Conflits conflits crise syrienne Géopolitique du gaz Géostratégie Guerre asymétrique stratégie Thierry Meyssan Voltaire.org

Fin de partie au Moyen-Orient

Après 21 mois de conflit et un bilan estimé à près de 60 000 morts par les Nations Unies, la guerre en Syrie  est entrée dans sa phase ultime. Comme lors de la crise de Suez (1956) et celle des missiles à Cuba en 1961, Washington et Moscou ont convenu, non sans difficulté et avec beaucoup de divergences, de mettre un terme à la tragédie sanglante au Moyen-Orient.

Indubitablement, sur le plan militaire, les protagonistes sont arrivés à un cul-de-sac duquel il leur sera difficile de s’en sortir. L’armée syrienne s’est totalement enlisée dans une guerre d’usure contraire aux principes les plus élémentaires de la stratégie tandis que les groupes rebelles ont fini par ruiner ce qui restait de leur capital-sympathie en adoptant des méthodes barbares et atroces dignes d’un autre âge (égorgements, exécutions de civils, kidnappings, viols, trafic d’organes, tirs sur des avions civils, empoisonnement des réserves d’eau potable et cruauté envers les animaux) Mais surtout, il devient de plus en plus évident que les forces cherchant à remplacer le régime syrien, aussi détestable  soit-il, ne veulent que s’accaparer du pouvoir pour en user d’une manière absolue afin d’ instaurer une sorte d’émirat dictatorial sous l’ombre duquel des épurations ethniques et confessionnelles seront menées à fond la caisse. Et avec la mosaïque religieuse et ethnique composant les pays du Levant, cela promet un pogrom de masse.

Seule, la Syrie n’aurait pu faire face à cette crise. Son économie n’aurait jamais pu survivre à 21 mois de conflit. C’est grâce à l’appui stratégique de l’Iran, de soutiens au Liban et en Irak ainsi que la position diplomatique de la Russie et de la Chine que le régime syrien a pu manoeuvrer. Le partage de ses frontières avec Israël l’a paradoxalement protégé d’une éventuelle intervention militaire étrangère. Car une éventuelle déstabilisation d’Israël est actuellement  intolérable dans les calculs stratégiques en cours.

La Syrie est donc devenue un Etat en déliquescence ou ce qu’on appelle un Failed State. Cependant, elle n’est pas seule dans la région: l’Irak et maintenant l’Egypte sont dans la même situation. Dans le monde arabe, la Tunisie, la Mauritanie, le Yémen, la Somalie, la Libye et le Soudan sont soit des Etats en faillite, soit des Etats en déliquescence. Le printemps arabe, sensé substituer la démocratie à l’autoritarisme désuet dans sa version arabe a paradoxalement accéléré le processus de destructuration pour certains pays. En somme, le résultat n’est ni beau à voir ni rassurant. Les pays de l’Union européenne seront les premiers et probablement les seuls  à payer d’une manière ou d’une autre les frais de ces grands chamboulements géopolitiques.

Ce sont donc les Etats-Unis d’Amérique et la Russie qui vont devoir s’accorder sur un prix mutuellement acceptable sur la base du plan de paix de Genève. On notera le grave décalage de l’Union européenne, toujours en retard de deux cases sur l’échiquier.

Ce qui suit est un article de Thierry Meyssan se rapportant à une éventuelle fin de partie en Syrie publié le 26 décembre 2012 sur son site Voltaire.org.  Il nous a paru pertinent et c’est pour cela que nous le reproduisons ici in extenso.

“Alors que la presse française annonce plus que jamais la « chute imminente » de la Syrie et la « fuite de Bachar el-Assad », la réalité sur le terrain s’est complètement retournée. Si le chaos s’est étendu sur la plus grande partie du territoire, les « zones libérées » ont fondu comme neige au soleil. Privée de points d’ancrage l’ASL n’a plus aucune perspective devant elle, tandis que Washington et Moscou se préparent à sonner la fin de la partie.

Le compte à rebours est commencé. Dès que la nouvelle administration Obama sera confirmée par le Sénat, elle présentera un plan de paix pour la Syrie au Conseil de sécurité. Juridiquement, bien que le président Obama se succède à lui-même, son ancienne administration n’est habilitée qu’à expédier les affaires courantes et ne peut prendre d’initiative majeure. Politiquement, Barack Obama n’avait pas réagi lorsque, en pleine campagne électorale, certains de ses collaborateurs avaient fait échouer l’accord de Genève. Mais il a procédé au grand nettoyage dès l’annonce de sa réélection. Comme prévu, le général David Petraeus, architecte de la guerre en Syrie, est tombé dans le piège qui lui a été tendu et a été contraint à la démission. Comme prévu, les patrons de l’OTAN et du Bouclier antimissile, réfractaires à un accord avec la Russie, ont été mis sous enquête pour corruption et contraints au silence. Comme prévu la secrétaire d’État Hillary Clinton a été mise hors jeu. Seule la méthode choisie pour l’éliminer a surpris : un grave accident de santé qui l’a plongée dans le coma.

Côté ONU, les choses ont avancé. Le département des opérations de maintien de la paix a signé un Protocole avec l’Organisation du Traité de sécurité collective (OTSC) en septembre. Il a supervisé en octobre au Kazakhstan des manœuvres de l’OTSC simulant un déploiement de « chapkas bleues » en Syrie. En décembre, il a réuni les représentants militaires des membres permanents du Conseil de sécurité pour leur présenter la manière dont ce déploiement pourrait avoir lieu. Bien qu’opposés à cette solution, les Français et les Britanniques se sont inclinés devant la volonté états-unienne.

Cependant, la France a tenté d’utiliser le représentant spécial des secrétaires généraux de la Ligue arabe et de l’ONU, Lakdhar Brahimi, pour modifier le plan paix de Genève en fonction des réserves qu’elle avait émises le 30 juin. En définitive, il s’est prudemment abstenu de prendre position, se contentant de transmettre des messages entre les différentes parties au conflit.

C’est que sur le terrain, le gouvernement syrien est en position de force. La situation militaire s’est inversée. Les Français eux-mêmes ont cessé d’évoquer les « zones libérées » qu’ils aspiraient à gouverner via un mandat des Nations Unies. Ces zones n’ont cessé de se réduire, et là où elles persistent, elles sont aux mains de salafistes peu présentables. Les troupes de l’ASL ont reçu instruction d’abandonner leurs positions et de se regrouper autour de la capitale pour un assaut final. Les Contras espéraient soulever les réfugiés palestiniens, majoritairement sunnites, contre le régime pluriconfessionnel, à la manière dont les Hariri tentèrent au Liban de soulever les Palestiniens sunnites du camp de Nahr-el-Bared contre le Hezbollah chiite. Comme au Liban ce projet a échoué parce que les Palestiniens savent très bien qui sont leurs amis, qui se bat vraiment pour la libération de leur terre. Concrètement, dans la récente guerre israélienne de 8 jours contre Gaza, ce sont des armes iraniennes et syriennes qui ont fait la différence, tandis que les monarchies du Golfe ne bougeaient pas le petit doigt.

Quelques éléments du Hamas, fidèles à Khaled Mechaal et financés par le Qatar, ont ouvert les portes du camp de Yarmouk à quelques centaines de combattants du Front de soutien aux combattants du Levant (branche syro-libanaise d’Al-Qaida), également liés au Qatar. Ils se sont battus principalement contre les hommes du FPLP-CG. Le gouvernement syrien a demandé par SMS aux 180 000 habitants du camp de quitter les lieux au plus vite et leur a offert des hébergements provisoires dans des hôtels, des écoles et des gymnases de Damas. Certains ont préféré rejoindre le Liban. Dès le lendemain, l’armée arabe syrienne a attaqué le camp à l’arme lourde et en a repris le contrôle. 14 organisations palestiniennes ont alors signé un accord proclamant le camp « zone neutre ». Les combattants de l’ASL se sont retirés en bon ordre et ont repris leur guerre contre la Syrie dans la campagne environnante, tandis que les civils rejoignaient leurs maisons. Ils ont retrouvé un camp dévasté où les écoles et les hôpitaux ont été systématiquement endommagés.

En termes stratégiques, la guerre est déjà terminée : l’ASL a perdu le soutien populaire dont elle a un moment joui et n’a plus aucune chance de l’emporter. Les Européens pensent toujours qu’ils peuvent changer le régime en corrompant des officiers supérieurs et en provoquant un coup d’État, mais ils savent qu’il ne le pourront pas avec l’ASL. Des Contras continuent à arriver, mais le flux d’argent et d’armes se tarit. Une grande partie du soutien international s’est arrêté bien qu’on n’en voit pas encore les conséquences sur le champ de bataille, un peu comme une étoile peut continuer à briller longtemps après sa mort.

Les États-Unis ont clairement décidé de tourner la page et de sacrifier l’ASL. Ils lui donnent des instructions stupides qui envoient les Contras vers la mort. Plusieurs milliers ont été tués le dernier mois. Simultanément, à Washington, le National Intelligence Council annonce cyniquement que le « jihadisme international » va prochainement disparaître. D’autres alliés des États-Unis devraient maintenant se demander si la nouvelle donne ne suppose pas qu’on les sacrifie aussi”

Thierry Meyssan

<:ver_imprimer:>

Publicités

2 Replies to “Fin de partie au Moyen-Orient

  1. Merci pour cette excellente analyse et l’article, très pertinent de Thierry Meyssan qui l’accompagne.

    Si plan de Paix il y a, lorsque l’Armée syrienne aura éliminé les mercenaires et les bandes armées par l’Étranger ( dont les USA est ses “clients”, au sens antique du terme), il me semble que le Gouvernement syrien, que préside Bachar Al-Assad, devrait être partie prenante et le Peuple syrien consulté… C’est aux Syriens à poser leurs conditions chez eux, puisque “La Communauté internationale” auto proclamée, prétend que c’était une guerre civile !

    Sinon les pays – USA, France, Grande Bretagne, Turquie, Israël, Arabie saoudite, Qatar – doivent se déclarer belligérants pour traiter de la paix avec la Syrie sous légide de la Chine, la Russie et l’Iran… et de lO’NU !

    Allons-nous retomber dans les erreurs du passé colonialiste occidental ? .

    Je m’étonne de l’apparent revirement de Washington : qu’est-ce que cela cache ?
    Si l’Administration US est sincère, elle devrait mettre fin aux sanctions économiques et autres contre la Syrie.

    Cordialement et Meilleurs Vœux à toute l’Équipe de Strtegica51 – L17

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.