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Nord-Mali : entre débâcle militaire française et débâcle stratégique algérienne, une guerre africaine inutile.

« La guerre est semblable au feu : ceux qui ne veulent pas déposer les armes périssent par les armes » Li Chuan, Annales du Printemps et de l’Automne 

Rarification des cibles militaires

L’incapacité des raids aériens français à permettre la reconquête du centre de Konna, la localité située sur la ligne de démarcation entre le Nord et le Sud du Mali, dont la prise, jeudi 10 janvier 2013,  par les groupes armés a déclenché la campagne militaire étrangère, la rarification de cibles à fort potentiel militaire et surtout l’attaque surprise réussie  de la ville de Diabaly (Jabaly) par des éléments maghrébins d’AQMI constitent d’emblée autant d’indicateurs sur ce que l’on peut qualifier déjà d’échec de la campagne aérienne de l’opération Serval. C’est non sans une certaine stupeur qu’on a appris de témoins locaux que les éléments les plus radicaux d’AQMI et d’Ançar Eddine ont tendu une souricière à l’armée française visant à la contraindre au corps à corps, mettant fin ainsi à la guerre virtuelle à distance. Le combat au corps à corps implique forcément des pertes et là on est loin du concept du zéro mort induit par l’usage des nouvelles technologies depuis la guerre du Golfe de 1991. Des témoignages locaux concordent sur l’acharnement forcené dont auraient fait preuve plus particulièrement les chefs terroristes Algériens secondés par des Libyens, des Mauritaniens et des Tunisiens. L’armée malienne, démoralisée après la perte du Nord en avril 2012 a vu son moral entamé par son échec à tenir ses positions malgré l’appui aérien tactique français. Sans une impulsion française, notamment à travers l’amorce d’un mouvement terrestre vers le Nord, les unités maliennes impliqués dans les combats à Konna et Diabaly se seraient repliés sur la route de Ségou. Ce fut le cas à Diabaly, une localité du Sud, investie par l’AQMI, mais également à Konna où la situation semblait assez volatile et incertaine malgré le soutien feu de l’armée française.

 Réticence européenne et un grand bravo américain, sans plus

Le président français Hollande découvre non seulement la réalité étrange d’une zone qui ressemble à un cimetière mais surtout la teneur réelle de l’Europe de la défense en tant que concept. Si la plupart des pays de l’Union européenne soutiennent diplomatiquement sans réserve l’intervention française au Mali, peu d’entre eux sont enclins à s’y associer. C’est finalement dans le cadre de l’Otan (Alliance de l’Atlantique Nord)  que certains pays comme la Belgique, l’Allemagne,  le Canada, les Pays Bas et le Danemark vont mettre à disposition de l’Opération Serval des éléments de soutien logistique. Pour Washington, qui connaît fort bien le Sahel pour y avoir mené depuis 2003 divers programmes de lutte contre le terrorisme, l’intervention française est saluée par un grand bravo. Mais sans plus. Il n’est pas question d’y mettre les pieds alors qu’on vient à peine de percevoir le bout du tunnel en Afghanistan, où la défection des français est loin d’être oubliée. Plus concrètement, les américains savent qu’une intervention au Nord-Mali ne débouchera sur rien. En dépit de cela, ce seront eux qui récolteront toutes les dividendes au Sahel. Que ce soit du point de vue militaire, économique ou stratégique.

Gagner une guerre asymétrique dans un terrain vide ?

l’échec des raids aériens menés par des avions de combat omni-rôle Rafale dotés de nouveaux systèmes d’armement et d’hélicoptères a contraint la France à envisager une intesification de l’engagement terrestre, notamment par l’envoi de blindés appuyés par des hélicoptères plus performants ainsi que des troupes au sol. Paris a également demandé l’aide d’urgence de l’Otan dont six membres ont répondu présents. Consciente de l’effort financier que l’opération Serval implique dans la durée, la France a publiquement émis le souhait de voir les pays du Golfe arabo-persique financer sa campagne. En rivalité avec le Qatar dont le rôle dans la montée en puissance de certains groupes armés au Sahel a été montré du doigt, les Emirats Arabes Unis pourraient assurer un soutien financier, logistique et « humanitaire » à cette opération. Par ailleurs l’ambiguité des objectifs assignés à cette campagne (sécurisation de Bamako, arrêt de la progression des groupes terroristes, reprendre le Nord) , voire la vacuité de certains d’entre eux nous poussent à penser que la France poursuit un autre agenda qui s’apparente à une invasion du Mali en totalité puisque même la capitale Bamako est sensée être « protégée » par des parachutistes français. D’ailleurs le choix assez ironique du nom de l’opération, Serval, du nom d’un petit chat sauvage africain ayant la particularité d’être obsédé par le marquage de son territoire en y urinant plus de trente fois par heure, marque mal les motivations réelles des stratèges français. On refait les mêmes erreurs au mépris des expériences afghanes et irakienne, assez récentes ou encore la Somalie.

Les renforts africains attendus tardent à venir. Le contingent du Nigéria est le plus conséquent avec près de 1000 hommes. Cependant, des experts ne se font aucune illusion quant à leur efficacité dans une guerre menée dans les immensités désertiques du Nord Mali. D’après les américains, seuls les tchadiens sont rompus à ce genre de climat. On voit mal en effet comment des troupes habituées aux conditions climatiques tropicales se battre aux portes de Kidal ou encore Tessalit à quelques kilomètres des frontières algériennes. De plus, leur progression dans un tel terrain hostile ne va pas se faire sans des dérapages sur le plan des violations des droits de l’homme et du droit humanitaire international.

A Gao, l’une des plus importantes villes du Nord Mali contrôlée par le MUJAO, les communications sont complètement interrompues par les groupes armés pour empêcher toute communication avec l’armée française. Au moins quatre sites dont deux situés à l’intérieur de la ville ont été la cible de l’aviation française. Des raids d’hélicoptères ont également été signalés à Menaka, non loin de la frontière avec le Niger. Mais l’un des  problèmes auquel se heurte le commandement français est la rarification des cibles à valeur militaire. Le syndrome afghan. L’autre problème est relatif à l’absence de véritables chefs à la tête des trois organisations terroristes avec lesquelles la France est en guerre : ni l’AQMI, ni le MUJAO et encore moins Ançar Eddine ne disposent de véritables structures de commandement vertical.

Indubitablement, les raids ont occasionné des victimes collatérales en nombre assez importants. Des témoignages d’habitants de Konna ont affirmé avoir vu des dizaines de civils se noyer sur le fleuve Niger en tentant de fuir les bombardements. Beaucoup plus au Nord, on ne dispose d’aueun témoignage sur les destructions ayant affecté les rares regroupements de population. Des bavures ne sont à écarter dans ce type de terrain où un nomade peut parfaitement être confondu avec un terroriste.

Néanmoins la question que se posent nombre d’experts est de savoir si une guerre asymétrique au Sahel et plus particulièrement dans les immensités vides du Nord-Mali peut-être remportée par l’armée française face à un ennemi mal défini et réduit en nombre mais très mobile et connaissant parfaitement aussi bien le terrain que les techniques des forces spéciales ? Au vu des précédents historiques, l’on serait tentés de répondre par la négative.

Qui sont ces groupes armés dont le nombre total d’effectif ne dépasse pas celui de deux régiments ?

Des trois groupes, deux peuvent se targuer d’un appui dans l’humus local. Le groupe Ançar Eddine, d’obédience salafiste est composé essentiellement de Touaregs Iforas. Bien que la majorité des Touaregs ne partagent point sa ligne idéologique, les chefs et les membres d’Ançar Eddine appatiennent à un système complexe d’allégeance et de solidarité de type clanique. Moins bien ancré, le MUJAO disposerait d’appuis solides au sein de la communauté maure et même de certaines parties en Mauritanie. Le dernier groupe, l’AQMI (Al-Qaida au Maghreb Islamique) disposerait de très peu d’assises vu la composition de ses membres de nationalités diverses, dominés par des terroristes algériens et mauritaniens avec une présence accrue d’autres terroristes tunisiens,  libyens et  marocains.  Cela explique en partie la détermination dont fait preuve ce dernier groupe (le ministre français de la Défense a qualifié ses élément sans le nommer dans l’attaque de Diabaly comme étant « les plus structurés et les plus fanatiques ») puisque il se bat dos au mur dans un environnement qui n’est pas le sien. Durant des années et plus particulèrement lors de sa guerre contre le gouvernement algérien, cette organisation terroriste s’est littéralement cachée dans le sanctuaire désolé et fort isolé des mines de sel de Taoudenni, au Nord de Tombouctou. En cas  d’une invasion massive de l’Otan, il sera forcé de se replier en Libye méridionale ou au Nord du Nigéria. Car il ne fait aucunement l’ombre d’un doute que sans l’engagement de plusieurs milliers de troupes spéciales, cette intervention ne servira à strictement à rien.

La débâcle stratégique algérienne

Elément clé de l’équation malienne, l’Algérie a tenté durant des mois de faire valoir l’argument politique de la négociation comme solution au conflit. Mais la position d’Alger, dont la connaissance du terrain est avérée a semblé ambiguë et presque opaque. Réitérant jusqu’à épuisement et souvent au mépris du bon sens des principes de non-ingérence dans les affaires internes d’autres pays souverains par une très vague allusion en ce sens dans l’article 17 de sa Constitution, gardant secrète sa doctrine de défense et faisant sans cesse référence à l’expérience acquise au cours de sa lutte contre le terrorisme islamiste durant les années 90, l’Algérie a fini par s’embourber par excès de prudence. Le Comité d’état-major conjoint réunissant les pays du Champ regroupant outre l’Algérie, le Mali, la Mauritanie et le Niger et l’Unité de fusion et de Liaison pour le renseignement demeurèrent les bras croisés devant le naufrage d’un Etat membre. Tablant sur un dialogue intermalien par ailleurs inexistant ou factice, l’Algérie paraissait poursuivre une logique étrange. Or maintenant elle sait que le coût de l’inaction sera infiniment supérieur à celui de l’action. Dans ce dossier.

En parallèle, des médias internationaux n’ont cessé depuis des mois à évoquer le rôle de puissance régionale de l’Algérie, de la puissance de son armée dans cette région, en se basant sur une lecture biaisée et orientée du budget de défense et des acquisitions d’armes faites par le pays. Cette campagne visait délibérament un objectif que Sun Tzu dans son Art de la Guerre avait décrit de la façon suivante en parlant de l’adversaire : « …Proche, faites savoir que vous êtes loin, et loin, faites-lui croire que vous êtes proche…”

Quoi qu’il en soit, l’Algérie a déclaré la fermeture de ses frontières avec le Mali alors que l’instabilité dans ce pays a contraint des dizaines de milliers de personnes à l’exil. On sait par expérience que presque aucune frontière au monde et certainement pas une frontière aussi désertique que celle séparant les immensité du désert du Tanezrouft algérien à celui du territoire de l’Azawad, ne peut être hermétiquement close. Une telle mission exigerait des effectifs qu’il serait impossible de mobiliser.

Paradoxalement, c’est au lendemain de la déclaration algérienne relative à la fermeture des frontières avc le Mali qu’est intervenue l’une des opérations militaires les plus audacieuses d’AQMI sous la conduite de Mokhtar Belmokhtar, ancien chef terroriste de l’ex-GSPC avant de devenir le chef de la brigade des hommes voilés affiliée à l’AQMI et d’en faire sécession et fonder son propre groupe. Le 16 janvier 2013, un commando terroriste lourdement armé venant vraisemblablement du Mali exécute une opération assez complexe en s’attaquant à une installation conjointe de British Petroleum, de Statoil et de Sonatrach à Tiguentourine  près d’Ain Aménas non des frontières libyennes. Selon différentes sources d’information, 400 personnes dont 39 occidentaux auraient été retenus en otage. Parmi elles au moins sept ressortissants américains, 13 norvégiens, des britanniques (dont un aurait été tué lors de l’attaque initiale d’un convoi emmenant des expatriés à l’aérodrome d’Ain Aménas) et des dizaines d’asiatiques. Le groupe affirme que cette attaque répond à la décision de l’Algérie à autoriser le survol de son territoire par l’aviation française pour bombarder le Nord-Mali. Cette attaque internationalise le conflit malien et le rend plus complexe. Elle entame la posture algérienne , quasi-intenable sur le plan stratégique. Le soutien d’Alger à Paris est une erreur stratégique dans la mesure où l’on sait que la précipitation française au Mali ne pourrait déboucher que sur des déboires qui seront mis à profit par les groupes armés et la criminalité transfrontalière. La France étant à des milliers de kilomètres. C’est l’Algérie qui va devoir subir les pots cassés.

Les Delta forces américains et les SAS britanniques à la rescousse de BP et Statoil

la situation complexe générée par la guerre du Mali sur le Sud algérien avec la prise d’otages dans une base conjointe de BP et de Statoil par un commando déterminé dirigé par Mokhtar Belmokhtar, activant au Sahara et au Sahel depuis 15 ans a braqué l’intérêt des puissances anglosaxonnes. La présence d’otages US, britanniques, norvégiens et nippons entre autres a contraint le Commandement américains des opérations spéciales à envisager l’envoi de commandos delta. Londres a mis en alerte une unité des SAS. va t-on vers un scénario yéménite où l’intervention des forces spéciales US est mise sur le compte des forces locales pour ne pas effaroucher une opinion publique réputée littéralement allergique à toute intervention extérieure ou autre atteinte à la souveraineté de son pays? Ce n’est pas improbable.

Facteur d”instabilité et de risque pour le Sud algérien

De fait, l’Algérie doit s’attendre à un afflux bien plus important de réfugiés, notamment à Timiaouine et à El-Khalil. Ces réfugiés seront certainement beaucoup plus démunis que ceux qui sont entrés en Algérie depuis avril dernier, où l’on a vu des milliers de touaregs et de maures du Nord malien ayant des attaches familiales, tribales et culturelles avec des citoyens algériens ont passé la frontière et se sont mis à acquérir des biens fonciers via des tiers locaux en profitant du taux de change avantageux du franc CFA par rapport au dinar. Par ailleurs, les jeunes générations touarègues vivant en Algérie et en Libye se sentent totalement solidaires de leurs frères au Nord-Mali en dépit des tentatives d’apaisement des aînés, plus ou moins assimilés dans les systèmes politiques et économiques locaux et prônant l’allégeance nationale. Cette perception nouvelle pourrait faire revivre le sentiment d’appartenance touareg et leur rejet des constructions récentes d’Etats-nation dans lesquels ils ne se reconnaissent plus. C’est un facteur de risque. Les jeunes touaregs d’Illizi, de Ghadames ou d’Agadez ne comprennent pas pourquoi on les laisse se porter au secours de leurs frères du Nord-Mali au nom d’une appartenance nationale qu’ils considèrent comme artificielle et imposée à laquelle ils n’ont jamais adhéré au fond, à plus forte raison après leur marginalisation.

Le coût de l’inaction supérieur à celui de l’action

Le coût que devra payer l’Algérie pour gérer les conséquences directes et indirectes de l’intervention internationale chez son voisin du Sud dépassera à coup sûr le coût d’une opération militaire qu’elle aurait pu aisément mettre en oeuvre dans le cadre du CEMOC pour lutter contre le terrorisme au Sahel. Dans tous les cas de figure, les pays du Champ auront vécu assez brièvement. Ses organes aussi. Ce sont les premières victimes collatérales du conflit malien. Les algériens surtout méditeront pendant longtemps les conséquences de leur inaction.

 Comment s’en sortir à peu de frais ?

Sur le plan diplomatique, Pari sa  fait tout son possible pour obtenir du Conseil de Sécurité des Nations Unies une résolution sur le terroriste visant à légitimer son aventure en solo au Mali dans un remake de l’intervention des Etats-Unis en Irak en 2003. La France entraînera sans doute dans son sillage des pays clés comme la Mauritanie et le Tchad. L’entrée en guerre de la Mauritanie s’avérera délicat d’autant plus que le clivage ethnique traversant la société mauritanienne est encore présent. L’Algérie, en tant que partie au conflit, aura fort à faire pour sécuriser son territoire.  Un enlisement du conflit s’avère inévitable même en cas où les objectifs « officiels » de l’opération seront atteints. Dans tous les cas, les groupes armés extrémistes, locaux ou transnationaux survivront à cette opération et en tireront un regain de puissance. C’est le prix à payer pour avoir ignoré toute la complexité d’une situation et d’avoir vendu un conflit en usant d’un simplisme à outrance.

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