Analysis

Sahel: le Nouvel Afghanistan

La situation sécuritaire et politique au Sahel ne cesse de se détériorer et de se dégrader depuis ou plutôt à cause de l’intervention étrangère dans cette région.

En dépit des opérations françaises, africaines et onusiennes, il semble que les anciens pays de ce que fut jadis l’Afrique Occidentale Française font face à une guérilla d’un nouveau type, maîtrisant au plus haut point le terrain, l’un des plus difficiles de la planète, et ne reconnaissant aucune des frontières artificielles héritées de la période coloniale.

La chute du régime libyen sous les bombes et les coups d’une rébellion levée par l’OTAN en octobre 2011 a totalement déstructuré la fragile architecture sécuritaire et géopolitique du Sahel. Le Vacuum étatique crée en Libye a constitué une opportunité historique à tous les mouvements armés de cet espace et lesquels -il faut que cela soit précisé- ne relèvent pas tous du terrorisme.

A l’irrédentisme ou aux revendications indépendantistes des populations du Nord Mali, dont le mouvement politique fut brutalement réprimé dans le sang dès l’indépendance de la République du Mali, créant ainsi la matrice d’une crise chronique souvent ponctuée d’une guerre civile localisée de basse intensité, se sont greffés d’autres éléments mus par une autre dynamique.

Le repli de certains groupes terroristes au Sahel fuyant la traque acharnée de l’Armée algérienne après la longue période de lutte ayant suivi l’annulation des législatives algériennes de 1991, fut suivi par la création de nouvelles organisations armées. Ces dernières ont pu tisser des liens locaux grâce à une convergence d’intérêts (contrôle de la contrebande, narcotrafic, etc.) mais leurs activités étaient entravées et limitées par l’action défensives de l’Algérie et l’activisme libyen qui tentait de contrecarrer les politiques d’Alger dans la région.

Du temps de Gaddafi, Tripoli ne voulait pas entendre parler du principe d’intangibilité des frontières nationales héritées des puissances coloniales défendue bec et ongles par Alger et ce n’était pas le seul contentieux entre les deux pays maghrébins.

La Libye n’avait pas hésité vers la fin des années 70 et tout au long des années 80 à s’engager dans des conflits assez désastreux au Sahel pour contrecarrer l’influence française: la guerre du Tchad pour le contrôle de la bande d’Aouzou fut l’un des rares conflits africains où la Libye de Gaddafi se heurta directement aux forces françaises (opérations Manta et Épervier).

Une décennie après, Tripoli n’a jamais cessé de caresser le rêve de briser le dispositif français au Sahel et dans toute l’Afrique de l’Ouest mais le contexte international avait dramatiquement changé avec la seconde guerre d’Irak et le ciblage des pays de la zone Arabe. Accusé par la Grande-Bretagne et la France dans des affaires de terrorisme aérien ayant ciblé des avions de ligne dont un fut abattu au dessus du désert du Ténéré au Niger et l’autre au dessus de la localité écossaise de Lockerbie, Gaddafi changea de stratégie et chercha par tous les moyens à atténuer les pressions Occidentales et Arabes sur son régime.

La chute énigmatique de Baghdad détermina Gaddafi dans ses convictions et il s’engagea dans une longue série de concessions financières, diplomatiques, politiques, économiques et militaires afin de se racheter une nouvelle image et réintégrer la communauté internationale dans l’acception de l’empire.

Ce fut là le début de la fin de son régime. Son tropisme africain entamé après sa rupture brutale avec le monde Arabe suite à ses disputes avec Ryad et ses alliés ne lui servit pas beaucoup.

En Afrique, Tripoli a tenté de supplanter les réseaux coloniaux français et britannique en s’attaquant notamment au Franc CFA, les réseaux de mercenaires ou encore les réseaux de pouvoir souterrains liant les anciennes colonies à leurs anciennes métropoles.

Neuf ans après avoir accepté de tout concéder à l’empire, la Libye est une proie facile à une guerre hybride de nouvelle génération basée sur l’ingénierie sociale du chaos et la levée d’une rébellion soutenue militairement par l’OTAN.

Le premier impact de la chute du régime libyen fut l’effondrement de l’ensemble de la structure étatique au Nord-Mali, le renforcement de l’instabilité au Nord Niger et la dissidence au Nord du Tchad. En parallèle, des millions de migrants africains accourent vers les rivages libyens afin d’embarquer pour un hypothétique Eldorado européen.

La Libye était un pays sans Armée nationale dotés d’un immense arsenal d’armes conventionnelles. Une chimère de Gaddafi qui tenta pour un temps de copier sans succès le système défensif de la Suisse puis celui de la Suède dans son pays. Cette immense quantité d’armes fut éparpillée dans toute la région, et des armes des stocks militaires libyens s’échangeaient désormais à des prix dérisoires.

Des groupes armés activent au Nord Mali depuis des décennies et certains de leurs chefs ont été intégrés dans un très complexe système de négociations visant à la pacification définitive des revendications indépendantistes des populations du Nord Mali à travers la réintégration dans les forces armées et le développement local, quasi inexistant dans ces contrées désolées où la marginalisation, l’exclusion, la pauvreté et la misère demeurent à un niveau relativement élevé.

Lassés par les multiples processus politiques de pacification initiés par le pouvoir de Bamako dans un cadre régional (avec l’aide de l’Algérie, qui ne voulait certainement pas d’un effet contagion sur son territoire du Sud), certains chefs historiques de la rébellion se radicalisent et adhèrent à une vision rigoriste de l’Islam éveillant ainsi de très vieux démons remontant à l’époque de l’Empire du Mali puis à la résistance religieuse contre la colonisation française à la fin du 19ème siècle.

En très peu de temps, le très fragile consensus politique malin fut brisé par un putsch militaire, rendant caduc l’ensemble des gardes-fou et des dispositifs socio-politiques ayant maintenu une certaine cohésion du pays. Très vite après le coup d’État de Sanogo, le Nord puis le centre du Mali échappèrent totalement à un pouvoir central faible et extrêmement corrompu et les nouvelles milices armées n’allaient plus tarder à investir la capitale Bamako. Au Nord fut proclamé une nouvelle République non reconnue par l’ensemble de la communauté internationale: celle de l’Azawad.

Le Mali comme tous les pays de l’Ancien Soudan français, est lié par des Accords secrets avec la France pour sa sécurité. L’intervention militaire française au Mali parvient à sauver l’État-Nation Malien mais ne changea rien à la situation sécuritaire du Nord Mali qui demeura celle d’un territoire « gris » échappant à toute forme de contrôle étatique. Bien au contraire, cette couleur grise de l’instabilité se déplaça au centre du Mali avant de déborder au Niger voisin puis au Burkina Faso.

C’était en fait un enlisement sans fin. Paris tenta d’internationaliser très vite le conflit en y invitant l’Union Africaine dont les moyens dérisoires ne lui permettait aucun champ d’action, puis les Nations Unies qui y dépêcha une force internationale, la MINUSMA (Mission Interdimensionnelle intégrée des Nations Unis), qui allait se casser les dents. Les Allemands, les Hollandais et les Canadiens sont venus s’ensabler. Les initiatives de créer une force G5 Sahel aboutirent à créer un réseau de prédation par la corruption mais n’a jamais été militairement ou économiquement fiable. Le problème s’aggravait.

On n’avait cru que les mouvements rebelles et/ou armés au Sahel étaient de simple contrebandiers ou narco-trafiquants ayant versé dans le terrorisme et que leur capacités au combat étaient au mieux dérisoires. Grosse erreur d’appréciation.

Washington voit dans cette crise ou guerre de basse intensité une occasion pour étendre son influence et réduire celle de la France ou toute autre ancienne puissance coloniale en attendant de se heurter aux Chinois qui avancent depuis les grands ports vers l’hinterland.

Cependant, les rapports établis par le SOCOM font état d’un autre aspect, fort méconnu, de cette guerre du Sahel: « l’ennemi invisible et fuyant, sans forme et sans structure réelle, divisés en groupes souvent rivaux et aux allégeances diverses, puisque certains ont adhéré à Al-Qaïda et d’autres jurent allégeance au lointain Daech, dispose plus que d’une réelle capacité de nuisance: une capacité à s’adapter, se transformer et à frapper. Un convoi de l’Armée du Niger accompagnant des Bérets Verts US est pris dans une embuscade meurtrière où les tactiques des forces spéciales US n’ont pas eu raison d’un groupe d’hommes quasiment invisibles, armés du redoutable fusil mitrailleur RPK et dont les tactiques sont de loin supérieurs à celles des meilleurs troupes d’élite au monde.

Les attaques contre les bases militaires de la MINUSMA sont de plus en plus complexes, efficaces et meurtrières comme ce fut encore le cas il y a quelques jours à Aguelhok au nord de Kidal à l’extrême Nord du Mali et non loin de l’Algérie. Au Burkina Faso, le gouvernement finit par jeter l’éponge et démissionne tandis que l’Armée et ses soutiens étrangers font face au véritable casse-tête d’une éventuelle « irakisation ». Au Niger, la répression brutale et extrême, couverte par Paris, engendre plus de problèmes qu’elle en résout. Malgré de la présence de forces spéciales US, françaises, canadiennes et autres, il n’y aucune solution en vue.

Le Sahel est devenu un nouvel Afghanistan dont le coût financier ou économique ne peut être assumé par des pays européens dans un contexte de crise.

La France en a fait l’amère expérience: forcée de protéger ses intérêts géostratégiques et économiques dans cette région du monde, notamment les gisements d’uranium au Niger, Paris a suivi une politique très conservatrice et presque surannée, inspirée d’un passé colonial révolu en s’appuyant sur ses anciens réseaux de la corruption et des élites totalement haïes des populations.

La facture est chère. Les OPEX coûtent très cher à un contribuable français qui ne sait presque rien de ce qui ce passe dans ces contrées mis à part l’afflux de plus en plus importants de migrants en détresse autour de lui. Et pourtant, il paye les errements d’une politique d’un autre âge.

Il s’agit sans l’ombre d’un doute d’un nouvel Afghanistan sans aucune possibilité de définir les critères d’une éventuelle victoire militaire.

Aucune économie ne pourrait supporter un tel poids.

C’est pour cela que la Françafrique ne peut plus durer: elle coûte plus cher que ce que les réseaux de pillage économique rapportent.

Que reste-il mis à part l’or et les réserves de change des pauvres africains de la zone CFA détenus dans la banque de France?

Sous-traiter cette guerre à un pays assez puissant de la région? L’Algérie ne veut pas se mêler de cette histoire en invoquant le principe de non-intervention et surtout le souci de ne pas créer de ressentiment historique. Le Maroc non plus. Il a assez de problèmes pour aller guerroyer au Sud du Sahara pour des intérêts tiers dont il ne profitera jamais.

Aucun français sensé ne veut d’une guerre sans fin pour le profit mettant à mal et l’économie et le prestige de son pays, à fortiori dans l’une des régions les plus pauvres de la planète.

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2 réponses »

  1. ces espèces la ne vivent que pour les guerres , la mort et la destruction dans le monde et ils ne savent pas que cela se retournera contre eux meme , comme le lancer d’un boomerang.

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