Analysis

Algérie: des présidentielles à très haut risque

Le dépôt des candidatures à la candidature, délibérément saboté par les services compétents d’un ministère de l’Intérieur et des Collectivités locales largement dépassé, n’a donné lieu à aucune réaction. 

Après le simulacre de mauvais goût des premiers jours où quelques individus ayant émis le vœu de se présenter furent jetés en pâture à des chaînes TV privées versant dans le sensationnalisme, et sur lequel le Ministère de l’Intérieur communiquait en délivrant des chiffres, une chape de plomb emporta le tout avec le vent. 

Des 600 candidatures à la candidature, seules 189 furent comptabilisées comme telles et un cadre de ce Ministère poussa le bouchon jusqu’à dire que ces candidats fantômes n’ont pas donné signe de vie depuis lors. Ils sont partis. Disparus. En termes plus prosaïques, on les a brièvement reçus au siège du Ministère de l’Amour avant de les envoyer balader. 

Les seules candidatures à la candidature acceptées sont celles du véritable joker du système politique en vigueur et de quelques « lièvres » (ces derniers ne se bousculent plus comme avant dans une course perdue d’avance). 

Dans un monde où chaque individu dispose au moins d’une caméra embarquée sur son téléphone, le régime politique, inchangé depuis l’été 1962, s’arqueboute sur des pratiques d’un autre âge. 

Après les lacunes avérées en matière de communication officielle, revoilà la censure lourde confinant au déni du réel. Une censure « Orwelienne » où Ubu Roi croise le magicien d’Oz dans les dédales d’une fin de règne permanente et toujours transitoire. 

On ne sait plus si le gouvernement dispose sinon d’experts en communication ou du moins de communicants et même si c’est le cas, ils doivent plier sous tant d’inertie et de terreurs bureaucratiques qu’ils ne peuvent pas émettre le moindre mot sans passer par un labyrinthe de signatures en amont tributaires de responsables niant le concept même de communication. Cette situation puise son origine dans l’aversion pathologique des Ottomans de la Régence d’Alger pour toute forme de débat d’idées ou de concept novateur. 

On ne peut réduire la communication officielle à un théâtre d’ombres accentuant jusqu’à la caricature les passions les plus basses humaines pour s’adresser à des populations que l’on croit sous tutelle. 

Ce discours paternaliste hérité de l’administrateur colonial pouvait frapper l’imagination ou l’effroi d’un indigène à qui on a refusé l’alphabétisation et confiné au rang d’Ilote sur ses terres confisquées par la force d’une loi inique. Pas sur les populations d’un État-Nation de l’âge post-moderne dont une grande partie est connectée en permanence via un smartphone à l’aube de la 5G. Cet anachronisme dont fait preuve l’Exécutif est totalement incompréhensible et requiert une expertise psychiatrique. 

La non-maîtrise des évènements est un signe d’incompétence. Perte de la guerre de la communication, incapacité à connaître l’origine les appels à manifester même si elles émanent d’une des multiples factions du pouvoir réel et absence totale de transparence auraient du pousser l’ensemble du gouvernement à la démission. 

Ignorer un peuple est toujours un exercice éminemment périlleux et souvent funeste. C’est la plèbe misérable des faubourgs de Paris qui a emporté la monarchie française. Le mépris d’un peuple amena les Algériens dans les années 50 à se révolter contre un pouvoir colonial prédateur et plus près de nous, c’est les jeunes libyens auxquels le colonel Gaddafi avait gracieusement offert de puissants Hilux qui ont fini par monter des armes semi-lourdes sur les pick-ups nippons et marcher sur Tripoli et Syrte sous l’appui feu de l’Alliance Atlantique. Ce n’est pas de la science infuse. Gouverner c’est prévoir. 

L’Algérie a connu dans un passé très récent une période de très forte instabilité structurelle. Les évènements dramatiques de 1992-2001 sont encore vivaces et n’ont point effacé les affres de la guerre de libération très meurtrière de 1954-1962. Cette dernière n’a pu entièrement recouvrir le souvenir des innombrables souffrances d’une population largement rurale et féodale à laquelle on a imposé un mode de production capitaliste de type colonial et vers la seconde moitié du 20ème siècle, industriel du second type. 

Cela explique à la fois la résilience et la résignation de la population face à l’arbitraire et au mensonge permanent. Ce n’est pas parce que le « pouvoir » a corrompu le « peuple » et a transformé l’assistanat en oisiveté frauduleuse et dangereuse ou détruit le système de transmission de valeurs que ce dernier peut être considéré comme mort même si l’ère des zombies est dans l’air du temps. 

Le système éducatif a été délibérément détruit pour des raisons idéologiques et politiques : un citoyen éveillé est un danger pour un système ayant hérité l’acception du pouvoir tel qu’il était pratiqué par un système colonial criminel et celui tyrannique d’une Régence allergique à tout ce qui pouvait émerger de la servitude. Le paradoxe de l’Algérie est qu’elle a toujours eu des formes avant-gardistes, voire futuriste de gouvernement tout en gardant des systèmes économiques anachroniques non fiables ou carrément intenables. 

Les présidentielles du 19 avril 2019 sont un enjeu hautement risqué dans un pays où le système a engendré des oligarchies et des Baronnies capables de recourir aux armes pour sauvegarder ses intérêts dans un modèle économique à bout de souffle. C’est plus qu’un problème politique. 

L’Algérie est le plus grand pays d’Afrique de par la superficie. C’est également l’un des pays disposant des forces armées les mieux équipées du continent. Souvenons nous d’Alger l’invincible, la ville aux mille canons et qui fut prise à revers. La survie d’un pays ne peut être tributaire des intérêts d’une oligarchie sans foi ni loi. Le Système s’est bloqué et n’a plus d’alternatives fiables à moins d’opter pour le joker laïc extrémiste controversé issu des rang de l’administration militaire et ses deux mentors, l’ex-patron des renseignements et l’oligarque en disgrâce. 

Ce choix est loin de faire l’unanimité, notamment chez les vrais baroudeurs de l’Armée dont la combativité et le désir de lutter ne fait aucun doute. Mais c’est l’une des seules solutions pour que le système succède à lui-même. Un système divisé et miné par une faune de parasites. Un système qui s’est piégé dans ses propres contradictions dans un contexte géopolitique fort hasardeux et hostile. C’est la nasse. La madrague. Il n’y a probablement aucune échappatoire. 

La populace avide de consumérisme devra lutter non seulement pour survivre mais pour apprendre à se contenter des petits riens qui font une vie et non pas la folie des grandeurs. La récré est terminée. 

Il est dans la nature des choses que rien ne dure éternellement et que tout s’écoule. Les gouvernants n’ont plus le temps de méditer lorsqu’un activiste politique muni d’un simple smartphone et maîtrisant les réseaux sociaux provoque un véritable engouement populaire, notamment auprès des jeunes et moins jeunes en exploitant les immenses failles de la bêtise de la secte des bureaucrates extrémistes et sans aucune autre imagination que celle du rapine et de la fraude aux commandes. 

L’Algérie est à l’une des périodes les plus dangereuses de son histoire. Et le « pouvoir » se doit d’être à la hauteur d’un tel moment historique. Les exemples d’ailleurs foisonnent : au lieu de verrouiller l’information et de réduire le débit de l’internet – son éventuel blocage attirerait l’attention des grandes puissances, ou de jouer à l’autruche, il va falloir innover et aller de l’avant. Que ce soit en matière de communication ou en politique. Tout peuple a le gouvernement qu’il mérite certes mais le déclin du pays n’est pas une fatalité. 

Il ne s’agit point d’un homme ou d’un président. Les hommes sont toujours le facteur le plus vulnérable. Il s’agit de la survie d’un État-Nation. L’élimination de tous les candidats à la candidature puis le verrouillage du jeu sert-il à protéger une coterie, deux coteries ou à sauver une nation ? Qu’ont-ils fait de si terrible pour qu’ils s’acharnent à vouloir le cacher aux historiens? 

Des historiens qui ont peur d’écrire l’histoire récente en s’évertuant à en créer une plus ancienne à partir de mythes. Assez d’idéologies et assez de machins se terminant en « isme », libérez ce pays de tous les carcans mentaux que même la fausse opposition propage. Les gilets jaunes en sont à leur acte XV en France et les manifestations continuent au Soudan, un pays d’Afrique qui a tout cédé mais qui n’en continue pas moins de payer. Ce sont des leçons suffisantes à étudier. 

La censure en 2019 ! Hallucinant mais vrai. On en vient à regretter les radios et télévisions publique de la période 1989-1992 avant sa prise de contrôle par des charlatans zélés nommés par népotisme. Il y avait alors un vrai vent de liberté que l’on retrouve plus même avec des dizaines de chaînes privées tributaires des intérêts de quelques oligarques adoubés par l’argent public. 

La fraude électorale a assez duré. En Algérie tout est à réinventer. Elle est loin la Mecque des révolutionnaires. Il n’y a plus que des Escobar et des Battista. Est-ce un cauchemar ? Non, c’est une mauvaise passe historique. C’est aux Algériens intègres de reprendre les choses en main.

Un débat inclusif et non limité s’impose de toute urgence. Car il y a le feu en la demeure. 

Article initialement publié dans: Le Quotidien d’Oran, le 28/02/2019

GoPro picture of Algiers Protest (09/01/2019)

Une photographie panoramique prise avec une caméra GoPro de la manifestation du 01 mars 2019 sous les arcades de la Grande Poste à Alger.

Publicités

25 réponses »

  1. j’ai reçu ce mail avec cet article n°61678 quand je clic dessu il m’est indiqué :
    Erreur 404 – Introuvable
    Désolé, mais la page que vous cherchez est introuvable. Vérifiez son adresse, puis appuyez sur le bouton d’actualisation de votre navigateur.

    ***********************************************************************************************************************************************************************

    Notre analyse sur la crise algérienne s’est avérée assez juste.

    La lutte de factions au sein du « pouvoir réel » a débordé dans la rue.

    Une des factions rivales au sein du pouvoir réel instrumente la rue.

    Le système ne changera pas.

    Le clan des éradicateurs ont propulsé un très obscur général-major issu de l’administration, dénommé Ali Ghediri. Ce dernier est le poulain attitré du Général Lamari dit Toufik, ex-patron des renseignements de 1990 à 2015, et du richissime oligarque Yssad Rebrab. Ce dernier doit en partie son ascension fulgurante dans le monde des affaires grâce à l’ex-patron des renseignements mais est tombé en disgrâce depuis le démantèlement en 2015 du DRS (Direction du Renseignement et de la Sécurité), l’ex-acronyme du principaux services Algériens des renseignements.

    Sont alliés à cette faction les partis du RCD (Rassemblement pour la Culture et la Démocratie, Gauche culturaliste), le Parti des Travailleurs (PT, Troskyste) et d’autres partis créés, infiltrés ou manipulés par les services spéciaux durant les années 80 et 90.

    L’autre faction est un ramassis hétéroclite d’oligarques,

        • Nekkaz s’est grillé par son inconséquence et sa légèreté depuis longtemps.
          Les pitreries lors des manifestations du 01/03/2019 (sautant d’un balcon au milieu de la foule) l’ont définitivement discrédité auprès de l’opinion.
          Il a beau avoir étudié la philosophie ou l’histoire, il n’en reste pas moins qu’un ambitieux farfelu!

        • Tu crois a ce scenario rocambolesque toi? Perso, je n’y crois pas une seule seconde, c’est encore un tour de passe-passe!

        • C’est rien. Souvent les choses changent très vite. Et le brouillon tapoté sur le clavier virtuel d’un teléphone portable à la terrasse d’un café public a été publié alors qu’il devait être enregistré dans le Cloud.

Leave a Comment/Laisser un commentaire