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Les Non-dits du Sommet Euro-Arabe

Le 1er sommet UE-Ligue des États arabes (LEA) s’est tenu les 24 et 25 février derniers à Charm El Cheikh.

Il a réuni des représentants de 49 pays de la Ligue des États arabes et de l’Union européenne.

Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, représentait l’Union européenne, aux côtés du président du Conseil européen, Donald Tusk, qui a également coprésidé le sommet avec le président égyptien, Abdel Fattah Al Sisi.

Des dirigeants des 28 États membres de l’UE dont la chancelière allemande, Angela Merkel et le Président de Roumanie et des 21 pays de la Ligue des États arabes dont le Président de l’Autorité Palestinienne, Mahmoud Abbas, ainsi que le secrétaire général de la LEA (Ligue des États Arabes), Ahmed Aboul Gheit étaient également invités.

Le Président de la France, Emanuel Macron (représenté par son Ministre des affaires étrangères, Jean-Yves le Drian), le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez, les dirigeants lituaniens et lettons n’ont pas participé à ce sommet.

Ce Sommet est le premier du genre à un tel niveau de représentation politique à avoir été tenu. Auparavant, un protocole d’accord a été signé en 2015 et des réunions ministérielles bisannuelles et des réunions annuelles entre le Comité politique et de sécurité de l’UE et les représentants permanents de la LEA ont été organisés. Par ailleurs, l’UE et la LEA ont lancé en 2015 un dialogue stratégique dans le cadre de la déclaration d’Athènes de 2014 visant à développer la coopération opérationnelle euro-arabe sur les questions de sécurité.
Le Premier ministre luxembourgeois Xavier Bettel a considéré ce sommet comme « une prise de contact ». Il a ainsi affirmé «C’était une première prise de contact entre les pays de la Ligue arabe et les pays européens. C’est la première fois qu’on se voit, j’espère qu’on va se revoir parce que c’est important d’échanger”.
Ainsi, les dirigeants se sont engagés à organiser régulièrement des sommets UE-LEA, le prochain devant se tenir à Bruxelles en 2022.

Cependant, le dialogue et le partenariat euro-arabe a été discontinu et aucun sommet de ce genre n’a été organisé par le passé. Cette faiblesse du dialogue entre les deux régions contraste avec la fréquence des rencontres bilatérales et interrégionales de l’UE avec les principales puissances et régions du monde comme la Chine, le Japon et les Etats-Unis (Sommet Asie-Europe, Sommet UE-Amérique latine et Sommet Union africaine/UE).
Parmi les obstacles qui ont entravé l’organisation de sommets UE-pays arabes, il y avait la réticence de l’Union européenne à concurrencer les États-Unis dans la région du Moyen Orient, l’importance des questions de sécurité et les sujets politiques dans toute discussion entre les pays européens et les pays arabes au détriment des questions économiques et commerciales qui occupent généralement une grande place dans les sommets interrégionaux dans le monde. Il y a également les divisions entre les pays arabes qui ont empêché la Ligue arabe de parler d’une voix unique à l’échelle internationale.
Toutefois, depuis l’avènement de l’administration Trump, l’Union européenne fait face à une politique étrangère américaine à la fois unilatérale, « survoltée » envers certains pays arabes et désengagée et elle ressent désormais le besoin de renforcer sa position dans la région du Moyen Orient.
L’Administration Trump a décidé, non seulement, de se retirer de l’Accord nucléaire avec l’Iran (JCPOA) signé en 2015 par Téhéran avec les six grandes puissances mondiales dont des pays européens comme l’Allemagne, le Royaume-Uni et la France, mais également d’instaurer des sanctions unilatérales interdisant le commerce avec l’Iran ce qui a affecté les intérêts de l’Union européenne.
Il semble également que l’administration américaine développe une initiative « Deal du Siècle » pour le Proche Orient qui s’inscrit en droite ligne des intérêts israéliens en matière de colonisation, du statut de Jérusalem et des réfugiés palestiniens en compromettant la solution des deux États, laquelle a fait l’objet depuis longtemps d’un consensus au sein de l’UE.
A ce sujet, l’UE a toujours remarqué qu’à chaque fois que les pays arabes discutent avec elle, c’est la cause palestinienne qui est placée en haut des priorités arabes. Or, cette cause ne suscite plus un intérêt parmi les pays arabes. Tandis que l’Egypte, l’Arabie Saoudite et les pays du Golfe se rapprochent d’Israël au détriment de la cause palestinienne, les autres pays arabes y restent attachés. Par conséquent, l’Union européenne semble vouloir comprendre davantage les positions arabes sur cette question.
C’est pour cette raison que la chancelière Merkel a rappelé, à la veille de ce sommet, la nécessité de parvenir à une solution à deux États dans le conflit israélo-palestinien.
Pour les Européens, le sommet est aussi une occasion pour revenir dans la région et de ne pas laisser tout le terrain à la Chine et à la Russie.

A ce propos, Donald Tusk, le président du Conseil européen, a affirmé que les deux régions voisines devaient travailler ensemble pour le “bénéfice” des “peuples”, et ne pas céder le terrain “à des puissances mondiales loin de notre région”.

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L’inénarrable Donald Tusk, une marionnette mondialiste excellant dans l’excès de zèle.

L’exaspération des conflits dans le monde arabe (Syrie, Libye, Yémen, Palestine) qui sont générateurs d’une intense immigration vers le continent européen, la fin de la guerre civile en Syrie avec les perspectives de reconstruction dans ce pays et la question du terrorisme sont devenues des sujets d’un grand intérêt pour l’Union européenne. A cet égard, la chancelière allemande Merkel a considéré que le conflit syrien, la Libye, l’Iran et la lutte contre le terrorisme islamiste sont les priorités du sommet. Elle a également évoqué “la terrible catastrophe humanitaire au Yémen”.

Pour sa part, Égypte saisi l’opportunité de ce sommet pour se faire une réputation d’un «honnête courtier » dans les affaires régionales et interrégionales. Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a estimé que ce sommet est un succès en raison de la forte participation internationale, ce qui rompt avec la période d’instabilité politique et économique causée par la révolte de 2011. Égypte a exploité cet évènement pour consacrer un retour à son traditionnel activisme diplomatique.

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l’eurocrate en chef Donald Tusk (Gauche), l’autocrate égyptien Abdelfattah Al-Sisi (Centre) et à droite, le jeune Chancelier autrichien Sebastien Kurz.

Quant aux autres pays arabes, ils ont fait part de leurs préoccupations particulières sans une vision arabe commune. Tandis que l’UE parlait d’une voix commune avec une complémentarité des points de vue de chaque pays européen, les déclarations des pays arabes réunis à Charm El-Cheikh reflètent beaucoup plus les rivalités qui caractérisent leurs relations.

Le roi d’Arabie Saoudite Ben Salmane d’Arabie saoudite a parlé du conflit au Yémen en dénonçant “l’intervention iranienne ». Ce pays dirige depuis 2015 une coalition militaire pour combattre les Houthis au Yémen. Pour sa part, le secrétaire général de la Ligue arabe, Ahmed Aboul Gheit, a rappelé la situation en Syrie, au Yémen et en Libye tout en évoquant “les mains étrangères” dans ces conflits en faisant allusion à l’Iran et à la Turquie.

Ainsi, la région du Moyen Orient est marquée par l’antagonisme entre deux coalitions. La première regroupe la Turquie, l’Iran et le Qatar avec le soutien indirect de la Russie. Quant à la deuxième alliance, elle associe l’Egypte, l’Arabie Saoudite et les autres pays du Golfe avec le soutien dissimulé des Etats-Unis et d’Israël.

Par ailleurs, les deux parties semblent être intimidées par l’immensité de la tâche. Alors que les dirigeants des pays réunis ont mis l’accent sur les conflits régionaux et les questions mondiales comme les migrations, la sécurité, le réchauffement climatique et le développement économique, d’autres représentants ont focalisé sur la nécessité de relancer la coopération arabo-européenne. La Ligue arabe souhaite que ce sommet soit “nouveau départ” pour le partenariat entre l’UE et les pays arabes.

Derrières les apparences, l’Europe veut se faire une place dans cette région stratégique et pleine de lignes de fractures en profitant d’un certain désengagement américain qui semble être motivé par la prise en main de la Syrie par la Russie et l’Iran. La première coalition russo-syro-iranienne a pris le dessus et a gagné la première bataille contre la coalition arabo-américano-israélienne.
C’est une victoire tellement stratégique que les observateurs occidentaux n’ont pas suffisamment remarqué que l’accès définitif des Russes aux mers chaudes de la Méditerranée après deux siècles d’échecs (guerres russo-turques du 19ème siècle, première et deuxième guerre mondiale) est le meilleur gage d’une victoire dans une guerre mondiale. Les Russes ont été empêchés d’accéder à la Méditerranée lors de la guerre de Crimée en 1853. L’occupation par la Grande-Bretagne de l’Egypte et de la Palestine s’inscrivait en droite-ligne des objectifs occidentaux d’empêcher la Russie de se réchauffer des eaux chaudes de la Méditerranée. Durant la guerre froide, l’intégration de la Grèce et de la Turquie à l’OTAN permettaient de renforcer cet acquis d’endiguement. La neutralisation et le ralliement de l’Egypte après la guerre de Suez en 1973 aux Etats-Unis consacre l’échec pour une longue période du dessein méditerranéen russe.
La présence de la Russie en Syrie est la première percée stratégique russe en Méditerranée et dans les conséquences vont se faire sentir à long terme.
La prise de contact des Européens avec les pays arabes vise donc à se réveiller d’un long sommeil. Après avoir laissé aux Américains tout le Proche Orient durant une période allant des indépendances à la guerre froide puis à la période post-guerre froide, voilà que les Européens louvoient pour récupérer du terrain dans cette région biblique pleine de richesse et de sang.

PALLAS

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2 Replies to “Les Non-dits du Sommet Euro-Arabe

  1. les Européens louvoient pour récupérer du terrain dans cette région biblique pleine de richesse et de sang.
    y être pour quoi faire ?
    face aux offres Russe et chinoises de développement l’Europe et ses fantasme coloniaux risque de faire pale figure !

  2. Certes, mais pourquoi chercher aussi loin ? Vassal un jour, vassal toujours : dans une génération si on en croit nos élites européennes si “intelligentes”, l’Europe fera bien partie démographiquement et culturellement … de la Ligue arabe ! C’est une simple prise de contact, quoi.
    PS pour le fun : quant à voir la Pologne ou le Luxembourg au M-O, c’est à se tordre littéralement de rire …

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